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Michael Moore est un show man. Il a l'habitude du public, il le rencontre souvent lors de tournées de promotion des livres qu'il écrit. Lors de la très officielle conférence de presse du festival de Cannes, il donne des réponses aux journalistes qui l'interviewent de manière très imagée. Parfois il caricature la voix de telle ou telle personne d'influence. Toujours respectueux de ses interlocuteurs, il a l'air au milieu du glamour festivalier d'un gentil nounours en croisade.
Bowling for Columbine, cherche à comprendre pourquoi les crimes à l'arme à feu sont si nombreux aux Etats-Unis. Explorant une première hypothèse sur leur nombre en circulation, plus important que le nombre de télévision... il se rend au Canada pour constater que ce pays a de nombreuses armes à feu en libre circulation, proportionnellement au nombre d'habitant, presque autant.
Images des Etats-Unis
Aussi quand un journaliste ontarien lui rétorque que les armes des canadiens sont de simples carabines, contrairement à celles en circulation aux Etats-Unis, Michael Moore répond "Vous pensez que le nombre de crimes et inférieur car vous avez moins de petits calibres ? Ainsi vous pensez que simplement que parce que vous n'avez pas cette tentation qui vous entoure, vous ne vous entretuez pas. J'ai une autre opinion, je pense que vous êtes différents, qu'il y a quelque chose dans votre ADN culturel différent de l'ADN culturel américain. Votre société a décidé de s'entraider, de créer un réseau de sécurité afin qu'il n'y ait pas toute une partie de la population qui ne possède rien, qui soit désespérée, qui vive leur vie sur un fil.
La violence des Etats-Unis, la façon dont le système américain est organisé... Si vous êtes malade aux Etats-Unis, allez-vous faire foutre ! Si vous êtes pauvre aux Etats-Unis, allez-vous faire foutre ! On en est à vous taper dessus quand vous êtes déjà désespérés. C'est l'éthique de notre société. Et pour moi, ce genre d'état amène au terrorisme. C'est un état violent contre les pauvres et contre ceux qui n'ont rien. La façon dont les différences raciales sont utilisées pour renforcer cette violence contre les pauvres... vous n'avez pas cela car votre société a décidé de traiter ce problème différemment. Ce n'est pas que votre pays soit épargnée par le racisme, ce n'est pas que n'ayez pas de problèmes sociaux. Ce n'est pas parce que vous avez moins de petits calibres que vous ne vous entretuez pas. Vous vous voyiez comme des canadiens, comme tous étant sur le même bateau, comme chacun solidaire de son voisin, si l'un de vous est atteint, d'une certaine façon, vous pensez que vous l'êtes tous. Ceci est totalement différent de l'éthique américaine. L'éthique américaine vous dit "vous avez mal ? bougez-vous ? qu'est-ce qui ne va pas avec vous ?" Une arme est une arme. Oui, si nous avions moins d'armes à feu en circulation aux Etats-Unis nous réduirions le nombre de crimes, mais pas de façon considérable. Nous n'atteindrions de toute façon pas des chiffres aussi bas que les votre. Car il nous faut d'abord nous occuper de problèmes plus importants. On pourrait faire passer toutes les lois anti-armes aux Etats-Unis cela ne changerait pas notre nature profonde, notre éthique, nous aurions toujours cette violence d'état comme seule réponse à ceux qui n'ont rien."
La droite européeenne : le cas allemand
Le film résonne différemment auprès de la presse allemande qui garde en mémoire un massacre ayant eu lieu quelques jours plus tôt. Un lycéen a tiré sur ses camarades de classe. Cela signifie-t-il quelque chose sur la société allemande ? Comment expliquer ces actes ? "Franchement je n'en ferais pas grand cas. Répond Michael Moore à une journaliste allemande. Je ne tirerais pas trop de conclusions. Il y toujours eu des fous et ils feront toujours des actes fous. C'est arrivé avant en Allemagne, cela arrivera encore, c'est arrivé en banlieue parisienne, c'est arrivé en Suisse, cela arrivera toujours... mais cela n'arrive pas autant qu'aux Etats-Unis. Je suis bien plus préoccupé par les pays européens qui deviennent comme les Etats-Unis. Et quand je dis cela je ne dis pas que vous ressemblez de plus en plus aux Etats-Unis à cause des Mac Donalds ou des films hollywoodiens. Ce sont des problème différents.
Je pense que plus vos gouvernements se tournent à droite, le plus vous adaptez notre politique et notre éthique qui maltraite les pauvres et les immigrés, le plus vous empruntez ce chemin d'un réponse étatique axée sur la violence envers ceux qui n'ont rien, le plus vous ressemblerez aux Etats-Unis. Vous aurez plus de crimes... Le moyen de l'éviter est de garder les moyens de sécurité sociale que vous avez créé. Mais je vois que cela s'efface, que cela s'échappe. Si vous continuez... A mon avis vous ne voulez pas prendre ce chemin car vous avez toutes les chances de devenir comme nous. La droite a besoin que vous ayez peur car c'est la seule façon de vous faire accepter les lois conservatrices. Il n'y a pas de meilleur moyen que des gens apeurés, pour faire passer ces lois, quand les gens ont peur des autres, du grand méchant loup, de la menace éternelle...
Les politiciens et les leaders qui savent manipuler cela jusqu'à ce que les gens aient réellement peur pour leur propre sécurité, amèneront les gouvernements à faire passer n'importe quelle loi, même celles qui ôteront aux gens leur liberté, leurs droits. Ils leurs feront dire oui, condamnez les immigrés, condamnez les pauvres, punissez-les, arrêtez-les. Ils disent qu'ils disent que les pauvres le sont par leur propre faute. Ce n'est pas de leur faute. Nous créons un monde où le fossé se creuse de plus en plus entre les riches et les pauvres. Pour moi il est absolument écœurant de savoir qu'au XXIème siècle il y a encore des milliards de gens qui n'ont pas d'eau potable, pas de système d'égouts, pas d'électricité. Nous avons les ressources, nous avons l'argent pour réparer cela, pour rendre ce monde plus égal.
J'espère que je me suis bien fait comprendre, précise le réalisateur. Quand je parle des pauvres je ne veux pas dire qu'ils sont responsable de la violence à cause de ce que la société leur fait. Le but du film est de dire que la plupart des armes appartiennent aux blancs qui sont de classe moyenne ou au-dessus, qui vivent dans les banlieues. Ils achètent des armes parce qu'ils ont peur, ils veulent se protéger. Et vous avez toutes ces armes qui traînent et malheureusement les meurtres sont commis entre les gens qui se connaissent bien."
Michael Moore : parcours d'un cinéaste militant
Michael Moore sillonne les Etats-Unis, à la recherche de réponses, quitte à déranger ses interlocuteurs. Son action politique est de plus en plus connue. Pourtant, il semble assez bien résister aux censures en tout genre. "Je suis un des chanceux de gauche des Etats-Unis qui parvient à montrer son travail. Il a été diffusé sur NBC et Fox, et mon livre a été publié et a eu un succès inattendu." Malgré tout, le succès, l'éclairage médiatique, le rend de plus en plus reconnaissable. Aussi on peut se demander s'il a changé depuis ses premiers films ? Les rencontres se font-elles plus facilement, ou plus laborieusement ? "Ma tête n'a pas grossi, je n'ai pas changé de vie...
Je vois ce que vous voulez dire, si je me voyais arriver je ne me rencontrerais pas. J'ai rencontré une personne qui travaillait dans une usine de fabrication d'armes au Milwaukee. Il savait qui j'étais. Pourquoi m'a-t-il laissé entrer ? Je n'ai pas de bonnes réponses à cette question. Charlton Heston savait qui j'étais, j'essayais d'avoir une interview avec lui depuis deux ans sans succès. On était juste à Los Angeles et on a trouvé sa villa par hasard. On a sonné à la porte et de l'interphone nous est parvenue la voix de Moïse. C'était tellement étonnant... et il nous a dit de revenir le lendemain. On a donc repoussé notre billet d'avion... Et je ne pensais pas qu'on allait vraiment le rencontrer, je pensais que quelqu'un allait l'en dissuader et qu'on rentrerait bredouilles. Donc quand on est arrivés pour l'interview, je me suis dit bon, c'est le moment de vérité, ils ne sont pas si stupides, ils vont reculer... et les portes se sont ouvertes ! La chance qui arrive quand je réalise ces films est des plus choquantes et jouissives."
Si Michael Moore fait-il partie des naïfs dont la voix ne modifiera en rien l'état du pouvoir politique ? "Dans tout ce que nous avons fait, nous avons été capables de provoquer quelques changements se défend Michael Moore. Dans Roger et Moi, l'éclairage que j'ai apporté à Général Motors a fait qu'ils ne pouvaient plus fermer d'usines pendant trois ans. Cela a donné du temps aux gens qui vivaient là de réfléchir à un autre avenir. Quand j'ai réalisé The Big One, le président de Nike m'a provoqué en me proposant de le rencontrer. Son chargé de relation public m'a appelé à venir filmer une interview qu'il donnait sur une radio nationale. A la caméra, le PDG déclare ces choses ridicules sur le travail des enfants, m'expliquant que le travail d'un enfant de 12 ans en Indonésie n'était pas la même chose que le travail d'un petit américain du même âge. Au moment de la sortie nationale du films, il était si embarrassé par cet lumière médiatique qu'il interdisait le travail des enfants en Indonésie quelques mois plus tard. Il faut maintenant avoir 18 ans pour travailler dans ses usines. Avec notre show télévisé The Awful Truth nous avons embarrassé une compagnie d'assurance qui ne voulait payer une opération chirurgicale d'un de ses clients. La personne allait mourir. Nous avons été voir les assurances et avons organisé une répétition des funérailles de cette personne en sa présence. Finalement les assurances ont cédé en trois jours, financé l'opération et cette personne est aujourd'hui vivante... Donc je ne suis pas découragé, et je vois que ces petites choses arrivent, mais je suis seul et c'est juste un film et j'espère qu'il inspirera d'autres gens pour faire des choses par eux-même."
Back to the USA
Aujourd'hui aux Etats-Unis, alors que le nombre de crimes baisse de 20%, leur traitement médiatique augmente de 600%. Pourquoi cela ? Comment cela va-t-il se terminer ? Comment expliquer ce fait ? demande un reporter d'une télévision américaine. "Je vais donner une réponse très pratique et très personnelle. Je pense que les journalistes, spécialement ceux qui travaillent pour la télévision aux Etats-Unis sont les gens les plus paresseux que je connaisse. Ils se rendent tout simplement au travail tous les jours pour faire la même chose, et ils le font avec le moins d'effort possible, sans recherches et sans couvrir ce qu'il se passe vraiment. Il est si facile de couvrir ce genre d'histoire. Sans donner de réponse politique ou corporative, je dirais à ces journalistes d'examiner leur situation, leur travail, eux-même. Pourquoi ne posent-ils jamais les questions difficiles ? Pourquoi ne demandent-ils pas la raison de nuages de pollution jusqu'à ce qu'ils aient une réponse et qu'on s'occupe de ce problème ? La pollution tue beaucoup plus de gens que les armes à Los Angeles. Mais il doit y avoir d'autres réponses. Les sociétés qui possèdent les informations locales poussent à ce genre de traitement médiatique. Ils savent que nous sommes des êtres humains, des voyeurs... Ils manipulent les gens en leur offrant ce genre d'information. Quand vous mettez de l'avoine devant un cheval, il ne peut s'empêcher de manger de l'avoine. Je pense que ces informations sont comme de l'avoine. Cela leur rapporte de l'argent et je pense que c'est ce qui compte.
Que ce passerait-ils s'ils commençaient à poser les questions difficiles ? Pourquoi la famille Ben Laden finance-t-elle la famille Bush depuis vingt ans ? J'aimerai connaître la réponse à cette question ? Savez-vous que Georges Bush a approuvé l'envoi d'un jet privé qui a volé autour des Etats-Unis une semaine après le 11 septembre pour ramener les membres de la famille Ben Laden qui vivaient aux Etats-Unis ? Il lui a donné un voyage gratuit en dehors du pays sans même les interroger ou aucune enquête par le FBI ou un grand jury ? D'habitude lorsqu'il y a un crime on demande à la famille du criminel si elle sait où il est. Pourquoi ces questions ne sont pas posées ? Pourquoi personne aux Etats-Unis n'a demandé pourquoi on a bombardé l'Afganistan ? Est-ce qu'on a raté ? On sait qu'on est nul en géographie. Et Bush savait début Août que Ben Laden avait prévu des détournements d'avion. Je veux la vérité, j'en ai assez des âneries qu'on nous livre à longueur de journée à la télévision. Arrêtez de regarder les journaux locaux, car ils sont nuls. Les humains savent quelle est la différence entre la fiction et la non-fiction, les fous ne savent pas, je ne sais pas quoi faire pour nous protéger des fous, il y en aura toujours, mais les infos... ce qui passent avant ou après, on vous dit que c'est une histoire inventée, mais à l'heure des infos, le média arrive et vous dit "maintenant on va vous dire la vérité, la vraie vérité, ce n'est pas de la fiction, ceci est ce qui se passe vraiment : ce soir un meurtre dans le Bronx, ce soir un meurtre à Brooklyn, ce soir un meurtre à Manhattan". La vérité c'est qu'en dix ans on est passé de 21 000 meurtres par an à 600 meurtres par an."
Busherie et terrorisme
Si Michael Moore pense qu'un gouvernement de droite provoque la terreur pour mener à bien sa politique, il était intéressant d'avoir son opinion sur les déclarations de Georges Bush. Exagère-t-il la menace terroriste de l'après 11 septembre, va-t-il continuer à le faire ? Michael Moore prend un temps avant de répondre à cette question, il avoue qu'il repense à tous les gens qu'il connaissait et qui sont morts ce jour là. "D'utiliser ces morts comme couverture pour faire passer leurs objectifs politiques, pour déchirer notre constitution, pour nous ôter certaines libertés, pour obtenir des réductions d'impôts aux riches, le tout "à cause du 11 septembre", d'essayer de distraire les gens du scandale financier d'Enron, sous prétexte que nous devrions nous concentrer sur le terrorisme, je pense que tout cela est immoral. J'ai essayé de mon mieux lors de ma dernière tournée pour la promotion de mon livre, de dire aux gens de ne pas avoir peur. Un excellent exemple. Quand vous voyagez à travers les Etats-Unis on vous interdit d'emmener des coupes-ongles, des limes, aiguilles à tricoter, crochets... on ne peut pas emmener tout une liste de choses inoffensives, mais il y a deux choses que vous pouvez emmener : un briquet au butane et une boîte d'allumette.
Ce qu'on sait du 11 septembre c'est que quelqu'un a voulu ensuite monter dans un avion et a tenté d'allumer sa chaussure. Cela aurait pu tuer un autre millier de personnes. Pourquoi ces objets ne sont-ils pas interdit - d'autant plus qu'il est interdit de fumer en avion ? Donc je posais cette question lors de ma tournée et quelqu'un est venu me répondre, il travaillait à la sécurité aéronautique. Il m'a dit, initialement les allumettes et les briquets faisaient partie de la liste d'objets interdits mais les sociétés de tabac ont demandé à l'administration Bush de les faire enlever. Ainsi les sociétés de tabac étaient plus importantes que la sécurité nationale. Ou peut-être la sécurité nationale n'est pas si menacée. N'est-ce pas seulement un climat qu'ils ont besoin de créer ? Dans 1984 de Orwell, on oublie souvent cette partie du livre : le leader avait besoin de la guerre permanente pour maintenir la population dans un état de peur permanente. Le leader avait besoin de convaincre le monde que l'ennemi était partout et pouvait frapper à n'importe quel moment et les gens le croyaient, ils pensaient qu'ils pouvaient mourir à n'importe quel moment. Donc ils ont donné au leader leur liberté, parce qu'ils voulaient vivre. Quel meilleur moyen que d'utiliser le 11 septembre pour cela. Comme le dit Bush : "la guerre ne va jamais finir." "
Propos recueillis au Festival de Cannes le 17 mai 2002 par Anne-Laure Bell
- Lire la chronique du film Bowling for Columbine. - Le site de la National Rifle Association. - Le site Michael Moore.com
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