Michel Piccoli, sans doute l'un des acteurs français les plus inestimables, doués, intelligents, audacieux. En plus de soixante ans de carrière et une filmographie de plus de 220 titres entre le cinéma et la télévision, il a su imposer son style polymorphe, son physique sans âge, son œil vif, son air bougon et souriant, sa voix au phrasé si singulier. Il ne s'est jamais cantonné dans un genre ou un personnage, a toujours su rebondir quand il le fallait. Traversant les décennies les unes après les autres, il surprend, étonne, s'adapte, change, un caméléon génial toujours prêt à se remettre en question, refusant de vivre sur ses lauriers ou ses acquis. Il est peut-être l'un des comédiens français les plus exigeants, innovants. Travaillant avec les auteurs les plus réputés, les cinéastes internationaux les plus prestigieux, il a vogué et vogue encore de paysage en paysage, variant sa palette, un jour cynique et narquois, l'autre loufoque et complexé. Cet enfant de musicien, garçon discret et introverti élevé en pension comme on avait coutume de le faire si souvent à l'époque, fût d'abord attiré par le théâtre après sa formation aux cours René Simon. Il ne l'abandonnera jamais malgré les échecs ou les succès d'estime. On le verra notamment chez
Chéreau en 1983 dans
Combat de nègres et de chiens d'après
Koltès, chez
Luc Bondy en 1984 dans
Terre étrangère d'après
Schnitzler ou encore en 2006 dans
Le Roi Lear de Shakespeare adapté par
André Engel.
A la télévision il fût inoubliable dans une adaptation de
Dom Juan (Marcel Bluwal, 1965, TV), un rôle qui lui restera longtemps collé à la peau. Au cinéma il débute en villageois chez Christian-Jacque en 1945 dans
Sortilèges, puis trouve son premier vrai rôle, engagé, chez Louis Daquin dans
Le Point du jour (1949). Il enchaîne ensuite les rôles sans importance ou chez quelques pontes du cinéma de papa, puis devient capitaine pour
Jean Renoir dans
French Cancan (1954), et flic chez Alexandre Astruc dans
Les Mauvaises rencontres (1955) et Pierre Chenal dans
Rafles sur la ville (1958). A cette époque, il croise surtout une première fois la route du grand
Luis Buñuel pour
La mort en ce jardin (1956). Les deux hommes noueront immédiatement une solide amitié et une profonde complicité artistique qui se poursuivra durant près de vingt ans avec
Le Journal d'une femme de chambre (1964),
Belle de jour (1967),
La voie lactée (1969),
Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) et
Le Fantôme de la liberté (1974). Acteur prolixe sinon stakhanoviste durant les années 60, il est devient un acteur de premier plan en 1963 en jouant pour
Jean-Pierre Melville dans
Le doulos et chez
Jean-Luc Godard dans
Le Mépris, où il est l'amant inoubliable et compliqué de
Brigitte Bardot.
Eclectisme
Désormais star du cinéma français, il choisit méthodiquement ses rôles et ses metteurs en scène. Il tourne ainsi pour
Costa-Gavras dans
Compartiments tueurs (1965) et
Un homme de trop (1967), chez
Resnais dans
La Guerre est finie (1966),
Agnès Varda dans
Les Créatures (1966), René Clément dans
Paris brûle-t-il ? (Id),
Demy dans la sublime comédie musicale
Les demoiselles de Rochefort (1967), où il est l'inoubliable et émouvant Simon Dame. Après un rôle chez Michel Deville (
Benjamin, 1968), il éblouit en bourgeois entretenant
Catherine Deneuve chez Alain Cavalier dans son adaptation de
Françoise Sagan,
La Chamade (Id). Il abandonne ensuite son rôle d'amant et endosse l'imper du flic dans le génial film pop de
Mario Bava Danger Diabolik (1968). Un an plus tard, il a le privilège de tourner pour
Hitchcock dans
L'Etau (1969), puis rencontre un autre de ses auteurs fétiches, le subversif Marco Ferreri pour
Dillinger est mort (Id). Ils tourneront ensemble
L'Audience (1971),
Liza (1972),
Touche pas à la femme blanche (1974),
La Dernière femme (1976) et surtout
La Grande bouffe (1973), qui fît scandale. Mais Piccoli n'a pas peur de déplaire.
Alter ego toujours, Piccoli rencontre
Claude Sautet en 1970 pour
Les choses de la vie. Ces chroniques subtiles et réalistes du quotidien toucheront la France et le cinéma français durablement. L'acteur et le cinéaste établiront ainsi une solide collaboration artistique qui donnera quelques uns des plus beaux joyaux du cinéma français des années 70 :
Max et les ferrailleurs (1971), en narrateur dans
César et Rosalie (1972),
Vincent, François, Paul et les autres (1974),
Mado (1976). Plusieurs fois acteurs pour Jacques Rouffio (
Sept morts sur ordonnance, 1975), pour Francis Girod (
René la canne, 1977) ou
Chabrol (
Les Noces rouges, 1973), il se diversifie sans cesse et manie l'ambigüité avec talent chez Marco Bellochio (
Le Saut dans le vide, 1979) et Pierre Granier-Deferre (
Une Etrange affaire, 1981) pour lesquels il est récompensé. Conscient de sa position et homme de gauche qui sait que le cinéma ne repose que sur son économie, il deviendra alors également producteur, non sans y laisser quelques deniers au passage. Mais qu'importe, Piccoli est un homme de principe et de cœur. Devenu l'un des acteurs français les plus célèbres et réputés, il continue de tourner pour les plus grands durant les années 80, sans jamais s'enfermer dans une position confortable.
Curieux et insatiable
Il retrouve ainsi
Jean-Luc Godard pour
Passion (1982),
Demy pour
Une chambre en ville (Id), s'égare hystérique dans le film d'anticipation
Le prix du danger (Yves Boisset, 1983), produit
Le Général de l'armée morte (Luciano Tovoli, Id), tourne plusieurs fois pour
Lelouch (
Vivre la vie !, 1984 /
Partir, revenir, 1985), ou encore Youssef Chahine (
Adieu Bonaparte, Id) et Deville (
Le Paltoquet, 1986). Il s'intéresse également aux jeunes auteurs à qui il n'hésite pas à confier ses talents :
Jacques Doillon avec
La Fille prodigue (1981) et
La Puritaine (1986) ; le très cinéphile
Léos Carax qui lui confie un rôle étrange et insaisissable dans le très beau et très culte
Mauvais sang (Id). Après des dernières retrouvailles avec Marco Ferreri sur
Y'a bon les blancs (1988), Piccoli croise encore
Louis Malle sur
Milou en Mai (1990), avec qui il avait collaboré sur
Atlantic City dix ans plus tôt. Peintre intransigeant pour
Rivette dans
La belle noiseuse (1991), il aborde les années 90 toujours aussi insatiable et curieux de son métier. Il devient mémoire du cinéma pour
Varda (
Les Cent et une nuits, 1995), psy chez Ruiz (
Généalogies d'un crime, 1997), éditeur sadique pour
Bonitzer (
Rien sur Robert, 1999), presque lui-même chez
Oliveira dans le beau et sage
Je rentre à la maison (2001). Cinéaste complice qu'il retrouvera entre autres en 2006 pour une jolie fausse suite de
Belle de jour,
Belle toujours, où il reprend son propre rôle.
A plus de 80 ans, Michel Piccoli continue de jouer, il n'a parfois plus la même énergie dans ses derniers films (le pénible
Boxes de
Jane Birkin, 2007), mais il continue encore d'émouvoir, de surprendre, de convaincre, d'intriguer, comme chez
Jacques Rivette dans
Ne touchez pas la hache ou
Bertrand Bonello dans
De la guerre (2008), aux côtés de
Mathieu Amalric et
Asia Argento. Attendu dans un biopic de
Romy Schneider,
Romy (Josef Rusnek, 2009), Piccoli est également passé derrière la caméra depuis 1997, où après deux courts-métrages il signe
Alors voilà (1997),
La Plage noire (2001) et
C'est pas tout à fait la vie dont j'avais rêvé (2005), qui laisseront la critique parfois partagée mais néanmoins intriguée par une œuvre singulière. Il est également l'auteur en 1976 d'un livre de souvenirs,
Dialogues égoïstes, où il rend hommage à ses maîtres,
Jean Renoir,
Luis Buñuel et Marco Ferreri. Homme simple et courtois, généreux, il est et restera comme l'une des étoiles les plus brillantes du cinéma français, une étoile filante qui ne meurt jamais.