Adulé, admiré, loué, copié, cité ou détesté, Michelangelo Antonioni aura profondément marqué l'histoire du cinéma. Que ses films fascinent ou ennuient, ils n'auront laissé personne indifférent. Avant d'être le grand cinéaste de l'incommunicabilité et de la solitude, il se consacre au journalisme après des études en sciences économiques à Bologne. Partit pour Rome en 1940, il écrit durant quelques mois dans Cinema, la revue de cinéma du parti fasciste italien de Mussollini. Licencié, il intègre le Centro Sperimentale di Cinematografia, où il s'initie aux techniques du cinéma. En 1942, il co-écrit avec
Roberto Rossellini le scénario d'
Un Pilote revient, puis est envoyé comme assistant stagiaire auprès de Marcel Carné sur
Les Visiteurs du soir (1942). Un an plus tard il entreprend le tournage des
Gens du Pô, un court-métrage documentaire dont le thème (la vie de pêcheurs démunis) et le style évoqueront ce qui sera en partie les bases du néoréalisme italien. Tout en participant à l'écriture des scénarios de
Chasse tragique (Giuseppe de Santis, 1947) et du
Sheik blanc (
Federico Fellini, 1952), Antonioni tourne une dizaine de courts métrages, tous dans un style néoréaliste ou documentaire, dont on notera entre autres le beau
Netteza Urbana (1948), sur la journée d'un cantonnier. Une marque d'affection pour les classes populaires qu'Antonioni éprouve depuis son enfance, et surtout un désir d'étudier l'homme dans son environnement.
Il tourne son premier long-métrage en 1950,
Chronique d'un amour, début d'une filmographie peu abondante (à peine une trentaine de films), en partie à cause de son attaque cérébrale en 1985 qui le laissa complètement paralysé et incapable de parler (donc de travailler, à quelques exceptions près :
Par-delà les nuages en 1995 avec
Wenders ; et le projet collectif
Eros en 2004, avec
Soderbergh et Wong Kar-Wai). Son cinéma s'inscrira dans la continuité du néoréalisme pour les constats d'échecs sociaux (
Les Vaincus, 1953,
Le Cri, 1957), et s'inspirera de Pavèse (qu'il adapte en 1955 avec
Femmes entre elles), pour l'indicible, la solitude, l'absence de communication. Des thèmes, comme aussi l'isolement, l'abîme de la disparition, la déshumanisation du quotidien, l'agressivité du monde, la dissolution de la réalité ou de l'être dans un espace saturé de signes, l'effacement du réel ou sa perte et trahison par l'image, la défaite mélancolique mais radicale et violente de notre civilisation, qu'Antonioni visite et revisite encore dans
L'Adventura (1960),
La Notte (1961),
L'Eclipse (1962),
Le Désert rouge (1964),
Blow-Up (1966) ou
Zabriskie Point (1970), tourné aux USA pour la MGM.
Ses films ont été ceux de l'homme dans son rapport à l'espace, qu'il a filmé avec un soin méticuleux, imposant une esthétique et un sens du cadre à l'élégance inégalée. C'est un cinéma de la recherche, en quête d'une poésie perdue, d'une mystique, d'un nouvel espace possible, de création et d'érotisme, de réenchantement de la réalité et de nouvelles identités, de la femme comme muse impossible (
Profession : reporter, 1975 ;
Identification d'une femme, 1982 ;
Kumba Melha, 1989). Antonioni où l'œuvre d'un esthète désenchanté, auscultant un monde occidental dont il montre la beauté malgré lui, malgré le silence de ces êtres qui parlent peu dans un réel défait. En 1983, avec
Ritorno a Lisca Bianca, il revenait plus de vingt après autour de l'île où avait eu lieu la disparition inexplicable de cette femme dans
L'Adventura. Sur de nouvelles images il collait la bande son du film original, comme un écho lointain d'un film hanté par son propre mystère, et qui revient moins en quête de réponses que de traces, de réminiscences, de souvenirs, résurrection silencieuse d'un fantôme. Ce qu'il finira par être durant les longues dernières de sa vie, malade, définitivement seul en lui-même, comme un mauvais sort.