Nicolas Philibert




Au cœur d’une double actualité (Retour en Normandie et La voix de son maître en DVD) Nicolas Philibert parle des origines de son film, de l’importance de René Allio, de sa méthode de travail …et de la télévision.

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Comment est né l’idée d’un film sur les paysans, acteurs amateurs du film Moi, Pierre Rivière... de René Allio, que vous aviez recrutés en tant que premier assistant à la mise en scène ?

C’est un projet que j’ai eu bien avant Etre et Avoir. Ce n’était peut-être pas mûr à ce moment là mais j’avais envie de faire ce film depuis des années. Fin 2004, quand j’ai montré Moi, Pierre Rivière… aux étudiants de la FEMIS, ils étaient très enthousiastes en découvrant ce cinéaste… qu’ils ne connaissaient pas du tout. Cet oubli m’a un peu glacé, et ce fut le déclic. Je suis rentré chez moi avec l’idée qu’il fallait sauver Allio de l’oubli.

Comment René Allio a-t-il influencé vos rapports au cinéma ?

J’ai commencé dans le cinéma grâce à lui, comme stagiaire, sur Camisards (1970). Je l’ai côtoyé jusqu’à sa mort. Je le voyais souvent. Nous avions des discussions passionnées sur le théâtre, le cinéma, la peinture… il avait d’ailleurs commencé comme peintre. Pour nourrir sa famille, il faisait, en parallèle, des décors de théâtre. Il n’a jamais pu vivre complètement du cinéma. Ces films ont souvent perdu de l’argent. En même temps, il forçait l’admiration. Il n’était jamais ni dans le découragement, ni dans l’aigreur. Il avait pourtant des doutes profonds, comme on le découvre à la lecture de ses carnets. Mais un cinéaste fait aussi des films avec ses doutes. Allio n’est donc pas un modèle dans le sens où il faut faire des films comme lui. Chacun doit trouver sa voie. Il m’a surtout fait comprendre que la liberté artistique était toujours à reconquérir, pourvu que l’on résiste aux formes convenues.

Quel cherchait-il en mélangeant acteurs professionnels et amateurs ?

Son idée était de confier les rôles de ruraux… à des ruraux, des paysans de la région, sans expérience du cinéma et du jeu et, à l’opposé, de confier les rôles de notables (médecins, psys, avocats…etc.), soit à des acteurs pros, soit a des notables. En tout cas, à des gens de la ville. Peut-être pour mieux faire comprendre qu’au XIXe siècle, il y a ceux qui sont instruits et ceux qui ne le sont pas. A la campagne, à cette époque, on allait un peu chez les curés mais il n’y avait pas d’école publique obligatoire. Beaucoup croyaient Pierre Rivière illettré. Or, grâce à ses écrits, il révèle qu’il sait lire et écrire donc, et surtout, combien il est intelligent et cultivé. Son mémoire est un texte magnifique, admirablement écrit. Allio avait cette idée d’avoir deux familles d’acteurs pour marquer cette différence et ce fossé social. Pour autant, il convient de préciser qu’il n’a jamais cherché à montrer les paysans comme des gens ne sachant pas parler. Il ne s’agit ni de les rabaisser ni de les ridiculiser. Mais de montrer des physiques différents, des attitudes, des gestes, des manières de parler, des accents. En somme, il cherche une authenticité.

Il montre ainsi comment l’environnement et les expériences régissent la vie des hommes, ce qui est aussi au centre de votre film. Mais Retour en Normandie emprunte tellement de voies qu’on se demande s’il a un sujet ?

Non, il n’y en a pas ou alors c’est le cinéma, le temps et comment la mémoire construit notre présent. Le tout sous l’angle du cinéma, donc d’une expérience collective et forte. Elle se traduit ici par une mixité, des rencontres très belles de personnages d’horizons différents. Ensuite se déclinent des images paternelles, le thème de la filiation, car Allio est une figure paternelle pour moi. Je parle de ce dont on hérite, ce que la vie charrie de bonheur et de drames, comme la maladie, la violence économique etc. Tous ces thèmes sont là sans jamais qu’il faille les prendre à bras le corps.

Le sujet serait plutôt les liens tenus qui unissent tous ces thèmes ?

Tout a fait. C’est un film qui parle du lien : entre les gens et entre les époques. Du coup, c’est plus difficile de le résumer. Etre et Avoir c’est la vie au quotidien d’une classe unique dans un village en Auvergne, le « pitch » tient donc en une phrase et demie. Dans Retour en Normandie, c’est un peu l’inverse. Si l’on pose une phrase, on a envie d’en dire une autre et une autre. Il y a tellement d’arborescences, de ramifications…Le film ouvre des pistes, ne se laisse pas enfermer. C’est donc plus difficile de le « vendre » dans notre monde où la pensée se ramène à des slogans, où il faut faire court, simple et percutant. Mais ceux qui le voient sont émus, veulent participer au débat. Peu à peu, les spectateurs tirent les fils et c’est très beau.

Vous sentiez vous responsable de ces gens dont vous aviez perturbé le quotidien, il y a 30 ans ?

Oui, il y a cette dimension là. Que laisse t-on derrière soi quand on fait un film ? On dit souvent que là où passe la télé, l’herbe ne repousse pas. Parce que la télé arrive en commando. Elle filme et s’en va. C’est brutal. L’outil télévisuel et son économie laisse très peu de temps pour construire des relations. Pour faire un documentaire, même pour Arte, vous disposez de 4 ou 5 jours là où moi je prends plusieurs semaines. Les conditions de productions sont très difficiles. C’est une question d’économie, celle de l’audimat, de la publicité et des annonceurs, plus que de personnes. In fine, ce sont ces éléments qui régissent les relations. Le cinéma, lui, peut prendre plus de temps pour construire et quand on est documentariste, cette question de « l’après » est encore plus cruciale.

Est-il important d’expliquer ce que vous faites aux personnes qui se retrouvent devant votre caméra ?

Oui, je prends le temps nécessaire pour expliquer ma démarche. De cette manière, eux aussi vont y penser, l’enrichir, me donner une information, me parler d’un endroit par exemple... Après j’en fais ce que je veux mais je trouve indispensable de m’expliquer, en amont, sans cachoterie, ni artifice. Pour dire ce que l’on fait ici et maintenant. De cette façon, une relation commence à s’établir. J’essaie de leur faire comprendre que je ne suis pas là pour les filmer à tous prix, à leur insu ou en douce. Mais ma démarche ne consiste pas à me faire oublier. Plutôt à me faire discret. Ce qui importe, c’est la manière d’être là. Il faut faire comprendre que l’on ne cherche pas à tourner à tout prix. Pour Etre et Avoir, je tournais, en moyenne, 35 minutes pas jour seulement. Le documentaire n’est pas une caméra de surveillance qui filmerait tout et n’importe quoi. Je fais des centaines de choix en permanence. Je décide de suivre les gens ou de faire un plan fixe, de poser la caméra ici ou là…

Un mot pour finir sur le documentaire réalisé avec Gérard Mordillat, La voix de son maître (1979), qui sort en DVD. (12 patrons de grandes entreprises parlent, seuls, en plan fixe et sans intervention extérieur, de leur conception du pouvoir et des rapports d’entreprise).

Je suis heureux qu’il ressorte en DVD. Presque 30 ans après, son regard est très actuel. Aujourd’hui, on voit bien comment l’économie et la finance dominent le reste. Tout est inféodé à la finance. C’est d’ailleurs ce qui a un petit peu changé. Il y a 30 ans, les patrons incarnaient la puissance industrielle. Aujourd’hui l’industrie est moins présente dans le paysage. Elle est délocalisée. Elle n’a plus le même poids dans l’iconographie. De nos jours, la puissance économique est plus diluée, ce sont les fonds de pension, l’actionnariat. Il y a une invisibilité terrifiante.

« L’anonymat est une force » dit l’un de ces patrons en conclusion…

… Aujourd’hui nous sommes en plein dedans.

Marc Petit.

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