Quentin Tarantino a changé l'histoire du cinéma américain. L'ancien gosse du Tennessee, né d'un père acteur de troisième zone et d'une mère infirmière avec qui il s'exilera à Los Angeles, a bouleversé notre rapport aux images. Cinéphile boulimique durant son adolescence, encyclopédie vivante du cinéma, aussi bien nourri aux grands classiques qu'aux séries Z, tous pays confondus, il a inventé une nouvelle manière de penser et de faire des films.
Martin Scorsese,
Brian De Palma,
George Lucas,
Steven Spielberg,
Francis Ford Coppola,
Joe Dante,
Robert Zemeckis,
John Carpenter avaient posé les bases, les fondements d'un cinéma américain cinéphile, lui a fait exploser les dernières limites. Il a donné à la junk culture une légitimité. Son amour du cinéma, de tout le cinéma, des œuvres les plus mésestimées aux genres les plus obscurs, a crée un nouveau champ d'affection possible pour tout un continent que la critique négligeait jusqu'à alors. Chez Tarantino, tous les films ou auteurs ont leur chance, les critères d'évaluation habituels fondent comme neige au soleil. Son influence a été majeure dans la réévaluation de la série B, du cinéma d'horreur en passant par le western italien, la blaxpoitation, les films d'arts martiaux de Hong Kong ou les films de yakuzas japonais. Il a déculpabilisé une partie du public, tout en éclairant sous un angle inédit des œuvres qu'on considérait alors comme un strict cinéma d'exploitation sans vertus artistiques. Tarantino est plus qu'une mémoire en mouvement, active, sensible du cinéma, il est son prophète, son guide. Pour la première fois des millions de fans nourrissant dans leur coin un amour solitaire pour un cinéma peu académique, sinon marginal, ont trouvé leur gourou. Les autres ont découvert un messager.
Pop / story
Il n'y a pas de précédent à Tarantino, sinon par bribes. La Nouvelle Vague, française (
Godard), américaine, internationale, l'a inventé, il en est le pur produit et à la fois la synthèse ultime. L'exemple parfait du cinéaste post moderne, et surtout pop. Toute son œuvre tient d'un gigantesque collage, d'un océan de citations, d'un recyclage frénétique et d'une réappropriation personnelle du cinéma. Ses films évoluent tous autour d'une arborescence hétérogène d'œuvres à la fois situables et indéfinies. Ses personnages ressemblent à des figures décalquées de multiples univers auxquels il rend parfois explicitement hommage : la blaxpoitation (
Jackie Brown), le cinéma asiatique (
Kill Bill : volume 1), le pulp (
Pulp Fiction), et pourtant ceux-ci inventent systématiquement de nouvelles formes. Des contretypes étranges nés d'hommages à des mondes aux règles assimilées auxquelles l'auteur soumet sa propre logique. Chez Tarantino, le cinéma est un costume vivant, les images sont une réalité aussi tangible que celle défilant sur l'écran, tel un monde qu'on habite et dont il tire la matière de ses films. Célèbre pour ses excès de violence spectaculaires, ses gangsters ironiques, ses dialogues futiles interminables, Tarantino a finalement posé très peu d'éléments stylistiques pouvant a priori l'identifier. Pourtant, chaque film porte une empreinte, cette marque de distanciation, de réflexivité. Dès
Reservoir Dogs il y a un style, un humour, un lien de connivence ténue que Tarantino entretient comme une signature. Il y a aussi ce goût du récit, de l'histoire qu'on raconte, cette affection pour la narration, avec ses trucs, comme la déconstruction, une des marques de son succès.
Tarantino, cinéaste superficiel
Et on connaît l'histoire, Tarantino passant plusieurs années à bosser dans un vidéo club de L.A dont il deviendra la star ; Tarantino écrivant ses premiers scripts qui deviendront
True Romance (Tony Scott, 1993 ) et
Tueurs nés (
Oliver Stone, 1994) ; Tarantino émergeant enfin grâce à Miramax lui permettant de réaliser
Reservoir Dogs. La légende est simple, écrite ; elle a fait rêver et nombreux on voulu s'y engouffrer ou voir son influence partout - à l'époque, pour la critique,
Kitano était le Tarantino japonais. Plus personne n'oserait affirmer un tel rapprochement. Cette popularité foudroyante, ce style unique, ont profondément marqué des générations de jeunes réalisateurs, tous incapables pour la plupart d'arriver à la cheville de leur idole. Les plus dignes sont ses amis : Robert Rodiguez, presque bras son droit, premier lieutenant, frère jumeau, avec qui il réalisera
Grindhouse ; et
Eli Roth, son poulain, chantre du film d'horreur réflexif, le Guy Debord de la série Z dont il a produit
Hostel et
sa suite. De cette époque où a émergé Tarantino, quand les scripts de Kevin Williamson (
Scream) participaient à cette mouvance post moderne d'un cinéma qui parle du cinéma, très peu ont survécu. Car il faut du talent. La citation, entretenir cette connivence ludique et culturelle ne suffit pas, et Tarantino ne s'est jamais limité à un étalage de références. Pour le distinguer, il y a chez lui cette capacité à faire exister l'anodin, lui donner une présence : valorisation de l'espace, des non lieux typiques américains, tels un diner ou une voiture, avec ses objets, les matières dont ils sont fabriqués. Son cinéma du recyclage, grande machine angoissée par le vide qu'il sature de ces dialogues à rallonge, est finalement warholien : profondément superficiel et américain. C'est une œuvre du bavardage (Boulevard de la mort lui est consacré), amoureuse de ses acteurs et surtout ses actrices (
Uma Thurman,
Pam Grier) que Tarantino filme chaque fois avec une fascination palpable, quand il ne passe pas lui-même devant la caméra. Pour jouer dans ses propres films, ceux de
Rodriguez, ou pour des séries télé dont il réalise parfois des épisodes (
Urgences,
Les Experts).
Quête d'ambiance
De
Reservoir Dogs à
Death Proof (
Boulevard de la mort : Grindhouse - 1ère séance), Tarantino a bâti une œuvre innovante, unique, qui sans jamais s'élever à la hauteur des références qu'il convoque, a cependant inventé une nouvelle forme de dialogue avec le cinéma. Si Kill Bill s'est un peu avéré un plaisir coupable soumis au fan service, le projet demeure une épreuve sans précédente dans l'histoire. Art subtil et contrôlé du remix, du sampling, du collage, le cinéma de Tarantino nous a ouvert de nouvelles perspectives tout en imposant les critères paradigmatiques d'un néo classicisme. Une esthétique de la reprise, de l'assemblage, de la fusion, promise à définir et arrêter des possibilités insoupçonnées avant son avènement. Plus encore, le cinéma de Tarantino cherche à reproduire intégralement la sensation vécue par le spectateur de cinéma. Ses films sont des œuvres de sorties (du hanging out movie réflexif à leur manière), elles n'oublient jamais d'être un pur spectacle conscient de sa propre nature de spectacle. Elles ont toutes une ambiance en quête d'ambiance. Grindhouse en est la preuve manifeste, concrète : on reproduit l'atmosphère du double programme, on l'imite jusque dans ses aléas techniques. Chaque film n'est donc pas tant le souvenir des films que Tarantino recycle mais de leur projection, un moment débordant les limites de l'écran et cherchant à reproduire un ton, une musique, pour nous mettre dans un mood, comme disent les anglo-saxons. Les B.O, systématiquement choisies avec soins y sont pour quelque chose, Tarantino est un DJ, un animateur de soirée ou de matinée, il veut nous distraire, nous faire danser, qu'on vive ses films comme des expériences totales nous transportant aux delà de la salles sans la quitter. Par exemple sur un parking étrangement similaire à celui du film que l'on vient de voir (
Jackie Brown).
Aller au cinéma
Voir un film de Tarantino, c'est aller au cinéma, vivre un moment banal et exceptionnel où la salle est le centre, le QG d'une réalité concomitante. D'où un respect fondamental du spectateur et un certain niveau d'exigence que le cinéaste s'impose. A Hollywood, il est sans doute le seul avec Rodriguez à entretenir cette religion du contexte, du support, à considérer le cinéma depuis l'ensemble des maillons de la chaîne. C'est une question de regard, pour le resituer, lui donner un point d'ancrage, une origine, rappelant continuellement au spectateur où il se situe pour l'inviter à se libérer et oublier que le travelling est une affaire de morale. Si le cinéma de Tarantino est violent, c'est donc bien parce que cette violence est sans cesse renvoyée à sa nature artificielle. Il faut en rire. Et si on parle plutôt cheeseburger que métaphysique ou du sens de la vie, c'est parce que cette légèreté est la même que celle que nous connaissons, elle est conforme à notre modernité, synchrone avec cette junk culture dont participe le cinéma dans lequel nous sommes. Le réalisme des films de Tarantino, c'est la fiction du cinéma, leur vraisemblance, c'est ce quotidien dont ils s'inspirent, la banalité d'une station essence, d'un bar paumé du Texas (
Death Proof). Car chez Tarantino, les personnages sont davantage des compagnons de beuverie que des modèles hérités de Shakespeare ou de l'Actor's Studio. On passe du temps avec eux, on prend plaisir à écouter leurs salades, leur petites histoires sans importance dans des situations invraisemblables. Tarantino ou l'art parfait de combler du vide, de l'érotiser, de tromper l'ennui avec style, de créer une jouissance propre au fait d'aller au cinéma. Sur l'écran, ce plaisir est purement formel, contemplatif, pour un visage, un corps, une scène d'action, un jeu de montage, une virgule de récit, une ambiance, un dialogue (ne jamais négliger l'importance du scénario chez Tarantino). On ne doute pas que son dernier projet,
Inglourious Basterds (2009), perpétue cette tradition et cette expérience dans le cadre d'un nouveau genre, le film de guerre.