Il a joué pour
Woody Allen,
Clint Eastwood, Sidney Pollack, les
frères Coen et Farrelly, et pourtant son nom demeure encore inconnu de la plupart. Il, c'est Richard Jenkins, plus connu comme le père de Nate, David et Claire dans la série culte de HBO,
Six Feet Under. Comme un signe du destin résumant sa carrière, il y jouait un fantôme, lui l'éternel second rôle appelé pourtant par le petit et grand écran depuis les années 70. A l'aise dans tous les registres, du drame poignant à la comédie la plus déjantée, Jenkins a souvent joué des hommes d'autorité : juge, agent du gouvernement, inspecteur ou médecin, avant de s'imposer aux yeux du public et de la profession avec son premier grand et vrai leading rôle, le professeur Walter Vale dans
The Visitor, film indépendant plébiscité pour lequel il fût nominé à l'Oscar en 2009. Originaire de l'Illinois, Jenkins se destine rapidement à une carrière de comédien : il décroche un premier diplôme en art dramatique à la Wesleyan University, puis se perfectionne en intégrant l'Indiana State College. Il fait ses débuts sur les planches, notamment dans le Rhode Island, où il posera pendant longtemps ses valises. La télévision l'appelle en 1974 pour l'adaptation télé de la pièce
Feasting with Panthers, autour de l'emprisonnement d'Oscar Wilde. L'année suivent Jenkins tente sa chance à Los Angeles ; hélas, épuisé par la ville et une carrière qui ne démarre pas, il ne tarde pas à rentrer à Providence, sa ville natale.
Sa carrière démarre lentement à partir du milieu des années 80, ou après divers passages à la télévision, il décroche ses premiers rôles au cinéma. Que des apparitions pour la plupart du temps, des seconds sinon troisième rôles, notamment dans
Silverado (Lawrence Kasdan, 1985), un western avec
Kevin Costner ;
Hannah et ses sœurs de Woody Allen (1986) ;
Les Sorcières d'Eastwick (
George Miller, 1987), comédie fantastique avec
Jack Nicholson,
Michelle Pfeiffer et
Susan Sarandon ;
Sea of Love (Harold Becker, 1989), polar avec
Al Pacino, ou encore le thriller
Blue Steel (1990), dernier chef d'œuvre de
Kathryn Bigelow. Sa filmographie ne décolle guère davantage durant la première moitié des années 90, où entre petit et grand écran, il cumule les titres sans briller :
Wolf de
Mike Nichols (1994),
L'indien du placard de
Frank Oz (1995),
Un divan à New York (1996), la tentative ratée de comédie romantique à l'américaine par la très auteuriste
Chantal Akerman. Après plus d'une décennie à faire tapisserie,
Flirter avec les embrouilles du génial et ambitieux David O'Russel (1996), lui permet de se faire remarquer dans cette comédie délirante où il donne la réplique à
Ben Stiller et
Josh Brolin. On se souviendra notamment de sa scène hilarante sous acid qui lui vaudra une nomination aux Spirit Award.
Un nouveau visiteur
Après un passage chez
Clint pour
Les Pleins pouvoirs (1997), sa prestation comique dans
Flirter avec les embrouilles attire le regard des
Farrelly, qui lui offre une apparition rapide (et non créditée au générique) d'un psy dans
Mary à tout prix (1998), puis deux plus tard un rôle plus conséquent dans
Fargo, les
frères Coen n'ont toutefois pas oublié son visage et sa présence puisque ils lui offrent d'intégrer le casting de
The Barber : l'homme qui n'était pas là, (2001) où il interprète un avocat alcoolique et père de
Scarlett Johansson. Deux ans plus tard rebelote, les deux frangins le rappellent pour leur hommage raté à la screwball comedy
Intolérable Cruauté (2003). Et comme jamais deux sans trois, en 2008 il devient prof de gym dans
Burn After Reading (2008), autre comédie ne figurant pas parmi les chefs d'œuvre des Coen. En 2001, sa présence sporadique mais marquante dans
Six Feet Under, la série culte d'
Alan Ball, permet enfin de mieux identifier son visage.
Après des années passées dans l'ombre, cette décennie sera enfin la sienne, discrètement, mais sûrement. On le retrouvera ainsi dans
Braqueurs amateurs (Dean Parisot, 2005), comédie avec
Jim Carrey écrite par
Judd Apatow ;
L'Affaire Josey Aimes (Niki Caro, Id), pour jouer le père de
Charlize Theron ;
Le Royaume de
Peter Berg (2007), thriller géopolitique pour les nuls mais assoiffés d'action ; ou encore
Frangins malgré eux d'
Adam McKay (Id), géniale comédie où il interprète le père de
John C. Reilly. Mais la consécration arrive enfin avec
The Visitor (Thomas McCarthty, 2007), film indépendant où il tient pour la première fois le rôle principal. L'acteur joue un professeur d'économie veuf et déprimé reprenant goût à la vie au contact d'un Syrien clandestin. Juste, émouvant, Jenkins donne beaucoup d'humanité à son personnage, sans vulgarité, évitant le tour de force. Il est superbe, rare, plein d'une mélancolie mesurée. Sa découverte intérieure mais violente de la politique d'immigration américaine donne du poids au propos du film, qui ainsi n'assène pas son message mais le fait vivre. Sa prestation est alors encensée par la critique et la profession puisqu'il reçoit de nombreuses nominations, notamment à l'Oscar du meilleur acteur. Désormais attendu, on le verra entre autres dans
Waiting for Forever (James Keach, 2009),
Dear John (Lasse Hallström, Id) et
Norman (Jonathan Segal, Id).