Il est une règle à Hollywood pour un acteur : on ne fait pas de vieux os. Le système et les studios aiment la chair fraiche. Mais il y a parfois des contre exemples, des parasites, ceux qui malgré l'âge continuent de mener leur barque, de creuser leur sillon, résistant au temps, à l'usure. Tels des phares dans la nuit et l'histoire du cinéma américain, ils restent droits, vaillants. Certains s'effondrent, fléchissent, se ridiculisent, car ils ont peur de disparaître, mais d'autres s'embellissent, grandissent, ils savent qui ils sont, où ils vont, ils ne craignent pas les caméras, n'attendent rien de la célébrité. Ils jouent, composent des personnages, prêtent leur corps à des images, sans trop leur donner de poids, ni faire semblant. Des acteurs honnêtes au regard clair et droit, à l'intensité secrète, toujours pudique, sans débordement. Peut-être des pères, ou des marbres, figures comme sculptées dans la roche du mont Rushmore, mais une roche palpable, nerveuse, une pierre habitée d'un long silence qui vaut pour toutes les paroles du monde. Robert Duvall est de ceux-là : depuis près de cinquante ans, il navigue à Hollywood, passant d'une génération à l'autre avec la même sobriété, sans se complaire ni vraiment s'égarer, un peu parfois mais c'est le lot de tous. Bien avant d'être l'inoubliable éminence grise du
Parrain pour
Francis Ford Coppola, et 35 ans plus tard celle de
La Nuit nous appartient, pour son fils prodigue,
James Gray, Robert Duvall grandit dans une famille militaire. Lui-même plus tard engagé dans l'armée, il gardera tout au long de sa carrière ce port droit qu'ont les figures solennelles, un peu intimidantes, forgées à la discipline, aux habitudes de l'uniforme.
Formé au théâtre vers lequel il se dirige après avoir quitté l'armée, Robert Duvall fait ses classes sur le petit écran, passant d'une série à l'autre durant les années soixante pour près d'une quarantaine d'apparitions dans des registres divers et variés. Si on le découvre au cinéma en 1968 chez
Robert Altman dans
Countdown, ou encore dans le mythique
Bullitt (Peter Yates, Id) et aux côtés de
John Wayne dans
Cent dollars pour un shérif (Henry Hathaway, 1969), c'est chez le jeune
Francis Ford Coppola pour
Les Gens de la pluie (Id) avec
James Caan que l'acteur s'impose enfin sur grand écran. Le film ouvre alors une fructueuse collaboration entre les deux hommes qui s'étendra du
Parrain (1972) et du
Parrain 2 (1975) à un petit rôle dans
Conversation secrète (Id) et surtout
Apocalypse Now (1979), où il est l'inoubliable Lieutenant Colonel Bill Kilgore, officier mégalomane déversant du napalm sur les rizières en écoutant du Wagner. Déjà ses personnages à la diction saccadée et proche parfois du murmure l'imposent comme un acteur à la fois dense et énergique, et d'une intensité rentrée, avec une présence magnétique. Il croise alors les plus grands ou ceux promis à le devenir,
Robert Altman encore dans
MASH (1970),
George Lucas sur son premier film,
THX 1138 (1971),
Sam Peckinpah dans
Tueurs d'élite (1975),
Sidney Lumet dans
Network, main basse sur la télévision (1976),
Barry Levinson avec
Le Meilleur (1984). Durant les années 80, après avoir côtoyé quelques maîtres des seventies, Duvall se fait plus discret. Mais si Hollywood n'a plus grand chose à lui proposer, il continue d'œuvre dans des films pivots où il installe sa présence de chef fiévreux : ainsi de
Colors (1988), chronique des ghettos de Los Angeles par le vétéran des sixties,
Dennis Hopper.
La nuit lui appartient
Robert Duvall pénètre alors dans les années 90 en résistant, en pilier refusant de faiblir, d'abandonner, ménageant toujours et encore sa sobriété dans des productions aux registres variés et qui parfois ne le méritent pas. Il devient progressivement une figure paternelle pour des films aux sujets et aux styles divers : mentor de
Tom Cruise pilote de Nascar pour
Tony Scott dans
Jours de tonnerre (1990), flic fatigué refusant de partir à la retraite pour coincer
Michael Douglas pétant les plombs dans
Chute libre (
Joel Schumacher, 1993), père de
Julia Roberts dans
Amour et mensonges (Lasse Hallström, 1995), fils illégitime découvrant que sa vraie mère est noire dans
La couleur du destin (Richard Pearce, 1996), père de
Billy Bob Thornton dans son premier film,
La Justice au cœur (Id). En 1997, Duvall réalise son second film,
Le Prédicateur (1997), le premier
Angelo My Love datant de 1983 (on lui doit également un documentaire,
We're Not Jet Set, 1977). Le film raconte l'histoire d'un prêcheur texan changeant de nom pour s'installer en Louisiane où il se lance à la radio. Le film sera nominé aux Oscars et dans de nombreux festivals. Après avoir retrouvé
Robert Altman en 1998 sur
The Gingerbread Man, et s'être perdu dans le blockbuster
Deep Impact (Mimi Leder, 1998), il est nominé aux Oscars pour son rôle dans
Préjudice (Stephen Zaillan, Id). Suivront quelques égarements avant de le retrouver usé par la vie aux côtés de
Kevin Costner dans son beau western nocturne et romantique,
Open Range (2003).
Aperçu dans le pamphlet cynique sur les lobbyistes du tabac de
Jason Reitman,
Thank You for Smoking (2005), récompensé d'un Golden Globe pour le téléfilm
Broken Trail (Walter Hill, 2006), il devient père et Némésis d'
Eric Bana accro au jeu dans le tendre et limpide
Lucky You de
Curtis Hanson (2007). La même année, il est flic et père de Mark Walhberg et
Joaquin Phoenix dans le somptueusement tragique
La Nuit nous appartient de
James Gray, avant de revenir à des choses plus légères dans la comédie
Tout...sauf en famille (Seth Gordon, 2008), puis d'intégrer le casting de l'adaptation du roman de Cornac McCarthy,
La Route de John Hillcoat (2009). Vétéran, conservateur, Républicain, ami de George W. Bush, supporter de John Mc Cain, Robert Duvall fait partie de cette génération en acier trempé, droite comme la justice, et qui résiste à toutes les tempêtes. Un homme au visage dur mais émouvant dès que pointent les stigmates d'un sourire ou des larmes. Un acteur de composition digne des meilleurs, des plus sobres, toujours dans la mesure, l'ajustement, le retrait parfois, manière de mieux voir le monde, pour le dévoiler, discrètement, sans trop le tenir en laisse, ni complètement lâcher prise. Robert Duvall continue ainsi à près de 80 ans d'enchaîner les rôles, semblant à peine vieillir avec son allure et son visage de Marshall sensible et pudique. Il a la classe et l'élégance de ceux qui ne se pressent pas, ceux qui savent prendre leur distance, pour observer, laisser tranquillement venir le monde à soi.