Robert Rodriguez où l'art du cinéma maison, qu'on bricole en famille, avec un amour du travail bien fait, même fauché. Du cinéma bouts de ficelles, entre magie des premiers temps et tendresse infinie pour le genre, du film d'action improbable au film d'horreur débile. Rodriguez ou le cinéma en carton mais qui fait rêver, une grande cour de récréation pour cinéphile décomplexé, heureux du simple fait que ça tourne, qu'on puisse croire à une histoire avec trois fois rien, réinventer des trucs, faire un film, créer un plan, imaginer un travelling, inventer un effet spécial, faire exploser des zombies ou faire voler des kids, bref jouir. Du cinéma de formaliste pop, de maniériste, calé entre le cartoon et le serial, le comics et la série b, Z sans doute aussi. Du cinéma qui se regarde, qui s'exhibe, un peu puéril, qui attend notre regard complice et parfois nous tend la main pour nous faire rentrer dans la danse, dans la famille, grande, joyeuse, alcoolisée. Du cinéma tequila, chaud et sexy, un peu bas de gamme mais revigorant, précieux parce qu'un brin crâneur, un peu nostalgique, mais toujours le regard droit devant, un sourire malicieux aux lèvres et le coin de l'œil qui crépite. Les films de Rodriguez n'ont pas d'autres sujet qu'eux-mêmes, leur histoire est celle du cinéma, leur passé est leur présent, leur avenir cette absence de postérité qu'ils ne réclament jamais. C'est le cinéma sans le monde, des films de studio isolés sur leur oasis où tout est possible. C'est aussi paradoxalement un souvenir, une mélancolie et son antidote, un cocktail inédit entre l'âge classique et le postmodernisme des années 70.
Pour que naisse ce cinéma il fallait une vocation précoce, Rodriguez l'a dès son enfance lorsque son père débarque avec une caméra vidéo. Le cinéaste en herbe ne l'a lâchera plus, faisant régulièrement tourner ses frères et sœurs dans des petits films d'horreur qu'il monte sur son magnétoscope. Texan aux origines mexicaines, diplômé de l'Université du Texas, il a 22 ans lorsqu'il participe à un concours de courts-métrages où il présente
Bedhead (1990), tourné avec trois fois rien et les membres de sa famille. Humour déjanté, montage rapide, mise en scène dynamique bourrée de trouvailles, le petit film amateur est déjà très professionnel, on pense presque à du
Sam Raimi dans sa jeunesse. L'accueil reçu par le film l'encourage à prolonger l'expérience avec un long métrage,
El Mariachi (1992), tourné avec des amis et autres membres de la famille pour un budget de 7000$. Rodriguez déplace le film amateur vers le circuit professionnel, il fait tout, réalise, écrit, produit, monte, photographie. Remarqué et applaudi à Sundance, la Columbia l'achète et le distribue. Il deviendra célèbre pour être l'un des films les moins chers de l'histoire du cinéma. Mais si E
El Mariachi pose les bases du cinéma de Rodriguez, sa capacité à réaliser des scènes d'action efficaces avec des moyens dérisoires tout en installant une ambiance, il lui faut attendre trois ans, où il tourne entre-temps le téléfilm culte
Roadracers (1994) avec
David Arquette et
Salma Hayek (déjà), pour enfin le voir aux commandes d'une production digne de ce que sera son cinéma,
Desperado (1995), où il reprend le personnage d'
El Mariachi, "the guitar player".
The Troublemaker
Réunissant le fraîchement débarqué
Antonio Banderas et
Salma Hayek, qui tous deux deviendront ses acteurs fétiches,
Desperado fait rapidement l'objet d'un culte pour ses scènes d'action débridées au style très
John Woo. Explosif et sexy, le film devient une référence, d'autant plus qu'un y croise une nouvelle idole qui un an avant révolutionnait le cinéma,
Quentin Tarantino. Fans de la première heure, les deux hommes deviendront inséparables. On les retrouve la même année sur deux segments du film à sketchs
Four Rooms (1995), puis la suivante sur
Une Nuit en enfer (1996), film pulp moitié polar, moitié vampire, et surtout vrai plaisir coupable aux dialogues aussi endiablés que les morceaux de bravoure gore de la seconde partie. Plus de dix ans plus tard ils se retrouveront sur
Grindhouse, un génial hommage au double programme. Un peu éclipsé par le très seventies
Death Proof (
Boulevard de la mort) de
Tarantino, le
Planet Terror (
Planète Terreur) de Rodriguez n'en reste pas moins un film de zombie délirant digne des meilleurs série B des années 80. On n'oubliera pas aussi sa fausse bande annonce,
Machete, avec le fidèle Danny Trejo. Avant d'en arriver là et tout en commençant à réaliser des vidéos autour de ses films, Rodriguez revisite le mythique
Body Snatcher de Don Siegel version teen movie dans
The Faculty (1998), un film de commande écrit par Kevin Williamson (
Scream). Une fois encore, avec une économie de moyens et des idées, il fait feu de tous bois et réalise un film plein de punch, d'humour et d'insolence. Après trois ans de silence où il crée sa société de production, Troublemaker Studios, il revient par le film pour enfants et lance la série
Spy Kids (2001) auquel il donnera deux suite, dont la dernière en 3D (c'est lui qui relancera la mode à Hollywood). Par rapport à leur budget les films font un carton au box office. Ces histoires d'espions en herbe où l'on croise amis et guest stars sont surtout des concentrés d'humour, de trouvailles, d'extravagances, joie d'un cinéma mécano et nostalgique.
La trilogie
Spy Kids bouclée, Rodriguez tente d'imaginer une suite à
Desperado,
Il était une fois au Mexique Desperado 2 (2003), toujours avec
Antonio Banderas et
Salma Hayek, mais aussi
Johnny Depp et
Mickey Rourke. Malheureusement l'hommage à
Sergio Leone est très limité : indigence du scénario, mise en scène boursouflée et peu inventive, on s'ennuie et le film déçoit. En 2005, tout en réalisant un autre film pour enfants sur fond bleu en 3D,
Les Aventures de Sharkboy et de Lavagirl, une histoire de super héros écrit par son fils qui ne vole pas haut mais où les effets techniques sont plus convaincants, Rodriguez adapte le comics de
Frank Miller,
Sin City. Quittant la Director's Guild of America pour co-réaliser le film avec
Miller, il signe une adaptation qui d'un point de vue esthétique est une copie conforme du comics, au risque de s'y perdre dans un mimétisme idiot, lisse, désincarné et un déluge de voix off absurdes qui ne cesse de commenter l'image. Présenté à Cannes, ce nouveau film sur fond bleu obtient un joli succès en salles et reçoit un accueil chaleureux de la part du public et de la critique y voyant une innovation. Les deux hommes prévoient ainsi deux suites,
Sin City 2 et 3. Avant Rodriguez réalise un autre film de famille,
Shorts (2009). Une rumeur lancée en 2007 fait également écho d'un remake de
Barbarella avec sa nouvelle compagne et égérie, l'actrice
Rose McGowan, héroïne sexy et dangereuse de
Planète Terreur.