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Cette interview s'est déroulée au Forum des images durant les Rencontres internationales du cinéma où l'auteur présentait Bronx-Barbès, son sixième film, après notamment le documentaire Si bleu, si calme dans l'univers carcéral et Conte et compte de la Tour, dans un harem au Niger, prix Georges Sadoul 1993, et première fiction dans les ghettos d'Abidjan. Bronx-Barbès a reçu la mention du jury au festival de Locarno.
Armand : Depuis la projection, moi, j'ai eu le temps de me calmer mais je continue de penser qu'il y a quelque chose de pas normal dans ce film parce qu'il a un regard trop juste ! Je suis toujours à la recherche de cette espèce de calice que tu as bu pour rentrer dans la tête de tous ces gens, de tous ces mogos du ghetto qui ne sont pas de vrais acteurs mais les petits gars du coin. Tu as réussi mieux que les cinéastes ivoiriens ! C'est quoi la calebasse dans laquelle tu as mangé ?
Eliane de Latour : La calebasse (rires) ! C'est une relation longue avec l'Afrique. Quand j'ai rencontré les ghettomans, je me suis très vite sentie dans un échange confiant et amical, je n'ai jamais eu peur.
Flu : Tu as vite été considérée comme une "vieille mère"…
Eliane de Latour (sourire) : Et j'ai retrouvé des choses que je comprenais grâce à mon travail sur les guerres coloniales. Je comprenais comment ces jeunes gens avant la colonisation pouvaient quitter leur village et leur famille pour se lancer dans les guerres, la capture d'esclaves, pour fonder d'autres royaumes et pour essayer de faire briller leur nom autrement. Quitter pour connaître. Cette volonté d'aller au delà de son village est quelque chose qui est très présent dans les ghettos. Si l'on va au-delà des apparences et que l'on construit une relation, on s'aperçoit que ce sont des gens qui réfléchissent beaucoup. On peut penser à une philosophie banale mais c'est une vraie réflexion sur la vie et leur propre rapport au monde.
Flu : Dans Si bleu, si calme les prisonniers de la Santé ont écrit les textes avec lesquels tu as travaillé ; là, ton scénario a été avalisé par les "vieux pères".
Eliane de Latour : Ils ont corrigé des choses mais la réalité est qu'il y a eu une osmose. Tout le monde s'est retrouvé dans cette histoire parce que j'ai fait des dizaines et des dizaines d'entretiens et que le scénario renvoyait à la vie de chacun.
Armand : Tu as parlé de tous les problèmes qui touchent la jeunesse de façon générale : le chômage, l'impossibilité de sortir du ghetto, la violence, le sida, le décalage entre la culture du village et la nouvelle culture de la ville, sans jamais surcharger, donner des leçons à qui que se soit, sans expliquer : c'est un regard nouveau que tu donnes à notre conscience. Comment as-tu fais ?!
Eliane de Latour : Je ne voulais pas réduire ça à une histoire de gangsters. J'ai pris du temps pour travailler : j'ai fait entrer des gens dans ce temps et je suis moi-même entrée dans le leur. Il fallait rendre la complexité de ces personnes, comment ils fabriquent une utopie, un rêve, pour faire entrer dans le ghetto le monde auquel ils aspirent. Je voulais montrer comment le ghetto transforme leur rêve en contrainte, en blessure, mais aussi le lynchage par la population, les tortures policières, etc., etc. Et comment ils sont tout le temps dans un jeu d'équilibre entre cette avancée qui apparaît comme une liberté et le rapport à la famille, et le fait d'être esclave moderne sur le marché du travail, etc. Comment cette notion de belle vie, trouver l'argent et tout flamber dans un "maquis", se croise avec la sale vie : des "fistons" meurent à côté de toi et un jour tu y passeras… C'est cette fragilité que j'ai voulu montrer dans le film.
Flu : Mais c'est étonnant que ce soit une blanche qui fasse ce film. Qu'en penses-tu, Armand ?
Armand : En général je suis très critique sur les démarches de blancs par rapport à la culture africaine mais la réussite de ce film c'est une personne qui est en même temps dedans et dehors. Rarement des cinéastes ont pu dire des choses comme ça en ce qui concerne l'Afrique. Les cinéastes ivoiriens sont souvent dans le cliché, ici c'est à peine caricatural - pour les besoins de la fiction mais c'est tellement vrai - il y a tellement de gens qui se reconnaîtront dedans ! Pour des choses toutes bêtes, la recherche de travail, le vol des clops...
Flu : Dans la calebasse d'Eliane, il y a peut-être son regard d'anthropologue donné par petites touches sur la tenue vestimentaire, des vêtements sales du bidonville à la mode afro-américaine de la ville, sur la religion, sur le langage évidemment qui est au centre du film…
Eliane de Latour : C'est effectivement ma formation anthropologique dont la méthode est l'enquête de terrain. C'est une immersion dans le milieu qui permet de capter les choses de façon sensible. Car l'anthropologue fabrique ses données à partir de la relation qu'il instaure et qu'il crée. Ce métier consiste à essayer de comprendre une communauté aussi bien par la magie, par la religion, que par le geste, par la langue...
Armand : Je veux revenir sur la violence de la fiction. Mais je vais te poser une question de l'intérieur : comment arrives-tu à parler des braqueurs que tout le monde déteste à Abidjan ? Tous les ghettomans n'en sont pas. On peut avoir l'impression que la seule alternative pour sortir du ghetto, c'est la violence, comment penses-tu ce message ?
Eliane de Latour : C'était important de traduire ce que je ressentais. C'est des gens pour qui j'ai une extrême sympathie, une vraie affection, et en même temps je sais qu'ils sont capables dans l'instant d'après de choses atroces. Au fond, j'aimerais que ça puisse être perçu comme nous tous à des degrés divers. On sait que l'on ne va pas passer à l'acte, tuer quelqu'un ou violer une fille, mais à tout moment on peut basculer.
Flu : Les personnages sont d'ailleurs assez complexes, en dehors des stéréotypes classiques de la fiction.
Eliane de Latour : Oui, je ne voulais pas que l'on en fasse des héros romantiques, ou des parias, des choses sales à rejeter. C'est pareil dans Si bleu si calme, je voulais qu'on sorte de la problématique "salaud/victime" et c'est en ça que ce n'est pas un film "politiquement correct". Sortir de ça… Je voulais rencontrer des personnes, des êtres humains capables du meilleur et du pire et faire savoir qu'un être humain n'est pas défini de façon irrémédiable par un acte délictueux, si abominable soit-il. On peut dépasser cet acte, chaque homme ne peut être ramené à une chose.
Flu : Il y a une très belle idée de scénario à propos du viol collectif, que je ne dévoilerais pas, mais ça nous met dans une position intéressante, dérangeante… Mais au-delà, tes personnages ont aussi une morale. Cette morale tu l'as rencontrée sur le terrain ou est-ce le choix de la fiction ?
Eliane de Latour : Si tu veux une morale c'est assez compliqué à rendre sur un récit de deux heures. Le ghettoman, pour se faire respecter, va faire n'importe quoi pour s'affirmer, imposer sa force, etc. Il y a des règles, mais la morale c'est de s'en sortir !
Flu : Dans l'espace de liberté qu'ils ont. Il est très codifié, avec les règles traditionnelles des Anciens, l'imagerie occidentale désincarnée dont ils sont les buvards... Mais c'est le sujet de plusieurs de tes films : comment arriver à sortir d'un espace clos, du harem à la maison de retraite, de la prison au ghetto ?
Eliane de Latour : Oui, comment on échaffaude des mondes pour vivre quand on est derrière une barrière. Eux, ils cherchent à se construire en tant que héros, à avoir une réputation.
Armand : C'est très ancien ! On retrouve là le mythe du guerrier à travers celui du vieux père. Un guerrier c'est quelqu'un qui a de l'honneur, qui est prêt à faire des gestes insensés dans l'imaginaire des autres.
Eliane de Latour : Ils attrapent l'écume du monde qu'ils remettent dans ce qu'ils connaissent, les codes de l'honneur, les noms ...
Flu : Dans la fameuse scène des funérailles, tu disais qu'il y avait trois rites d'enterrement mélangés, c'est pas documentaire ça ?
Eliane de Latour : Non pas du tout.
Flu : C'est l'artiste qui prend le pas sur l'anthropologue ?
Eliane de Latour : Absolument.
Armand : Je trouve que cette scène est la plus forte du film : elle est hyper réaliste. L'Afrique ce n'est plus l'image des rites. Les funérailles des jeunes sont un mélange de tout ce qui existe déjà, avec du rap, du reggae, en fait tout ce qui vient du milieu d'où ils vivent.
Eliane de Latour : Toutes les religions, toutes les origines se mélangent, toute l'Afrique de l'Ouest est en Côte d'Ivoire. La première chose qui m'a frappée en découvrant le pays en 1997, c'est la gentillesse et la tolérance des gens, ça te frappe du haut en bas. On a l'impression qu'il y a une coexistence pacifique. L'idéologie de l'Ivoirité qui a été agitée par les politiques ne correspond pas au pays, les gens sont plutôt dans le métissage, dans l'acceptation de l'autre. Mais pour revenir à la scène des funérailles, elle est construite en trois temps : la quête, la ronde, les discours et l'affrontement. Les figurants et les comédiens se sont spontanément mis à chanter avec l'orchestre… Nous avons filmé cet "accident" imprévu et ensuite l'équipe les a rejoints. Nous avons dansé des heures !
Flu : Finalement, le mélange dans les funérailles a si bien marché que la fiction est devenu réalité. Le documentaire a surgit de ton dispositif fictionnel.
Eliane de Latour : Oui, exactement, et il a fait surgir une émotion partagée. La religion c'est relier, là c'est le cinéma qui a relié, permis une communion.
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