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Miss Johansson s’offre à 24 ans son premier album et elle a bien raison. Bowie fait les chœurs et il a bien tort. Une actrice qui chante c’est comme des yeux sans visage, un crâne couvert de poils bleus, un poulet avec des nems bolognaise : une idée séduisante sur le papier (érotique) de nos fantasmes (salaces) et à chaque fois, une immense déception. Nous étions venus pour frissonner, pour nous entendre dire des mots d’amour à l’oreille de notre kangourou. Une fille qui déclarait "mon plus grand vice est le fromage. Rien d'autre ne règne sur ma vie" pouvait-elle se tirer convenablement d’un album de reprises de Tom Waits ?
De Scarlett Johansson, on n’avait entendu jusqu’ici qu’un chœur sensuel sur le "Just Like Honey" des Jesus and Mary Chain, un soir de Coachella, et une chansonnette typée pour Lost in translation. L’actrice a emprunté Dave Sitek de TV On The Radio, à la production, et un petit bout du mur du son spectorien, cette manie aussi d’en mettre plein la vue par consoles interposées faute de pouvoir reposer entièrement sur ses qualités naturelles. La production d’Anywhere I Lay My Head(…I Fall Asleep…) est ce qui retient l’attention ici. Sitek a mobilisé toute une usine à pistes pour tenter de cacher ce qu’on pouvait craindre : Scarlett Johansson a une voix inexpressive et sans timbre, une voix épatée et grave qui écrase les mots et endormirait n’importe quel maniaque sexuel avant le passage à l’acte.
Du coup, on a beau se raccrocher à la magie des chansons originales et aux arrangements trip-country blues (les paroles sont excellentes, racontent la déchéance, les bas-fonds, la perte), rien ne va. "Falling Down", extrait de Big Time, le single, manque de couleur et de profondeur, et traîne sa longueur comme une mauvaise parodie de Nico. Il y a de l’ennui dans l’Urgo dès le départ et de l’Urgo dans l’air à l’arrivée. "Anywhere I Lay My Head", du Rain Dogs de 1985, n’est pas si mal et presque le plus fréquentable du bazar. "Fannin’ Street", coécrite en 2006 avec l’épouse du chanteur, réussit, ce qui est un comble, compte tenu de son sujet, à rendre la jeune femme aussi sensuelle qu’une loutre bouddhiste. "Song for Jo", la seule chanson qui n’est pas empruntée à Tom Waits mais écrite par le tandem, repose sur cette même mécanique rachitique : gratouille de guitares, trois couches d’écho et une voix plate, placée sous une cloche, avec des grillons qui tapent le bout de gras dans un coin en regardant le paysage. On se croirait dans un Buffalo Grill bobo un soir de grandes vacances. La cowgirl est vachement bien roulée mais ne mérite pas d’aller à Baltard, comme on dit maintenant.
Et David Bowie, en ami fidèle, qui geint comme enfermé dans le placard à balais n’a pas le beau rôle ! "Green Grass" a la paupière tombante. "I Wish I Was In New Orleans" nous donne un petit peu de ce qu’on attendait ici : du murmure et du soupir bien placé, le tout fondu sur une boîte à musique (orgue) enfantine, mais c’est évidemment trop peu pour faire un album qu’on aurait envie d’écouter dans les périodes difficiles, les grands moments de solitude et les instants d’avant l’amour. "No one Knows I’m Gone" fait illusion mais "Who Are You ?" conclut sur un massacre : c’est décidé, on revend la galette au premier inrockuptible venu. On jette la déesse avec l’eau du Woody et on attend le retour du rock.
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