Sean Penn




Toujours aussi élégamment désabusé, le très engagé Sean Penn revient en détail sur son interprétation marquante de Harvey Milk, qui lui a valu un Oscar, mais aussi sur les droits des homosexuels aux Etats-Unis, sa conception du jeu d'acteur, et sa dévotion totale pour le mystérieux Gus Van Sant. Conférence au Fouquet's, où le grand Sean épate sans peine.

« Travailler avec ses tripes »

Que représente Harvey Milk pour vous, et vous souvenez-vous du jour où il a été tué ?

Je n'ai pas un souvenir vraiment clair des détails puisque à cette époque j'étais au lycée en Californie. C'était une époque extrêmement riche, c'était le Vietnam, c'était San Francisco, c'était Jim Jones... Il y avait à ce moment là plein de choses qui se passaient, c'était une période riche. Donc je savais évidemment quelques détails sur Harvey Milk, mais c'est vraiment grâce à ce projet et ce film que j'ai appris qui il était vraiment.

Est-ce que vous pensez que ça sera plus facile de faire de films sur l'homosexualité après votre Oscar ?

Je pense que de tout façon, avant ce film il y a depuis un certain temps un courant de tolérance qui existe non seulement par rapport au sujet de l'homosexualité, mais aussi des problèmes raciaux. Je crois qu'il y a des fissures de plus en plus apparentes et lorsqu'on parle aujourd'hui des droits égaux pour tout le monde, et bien ce film est une pierre de plus dans la construction de quelque chose qui est en marche et qui est une véritable révolution. Malgré ce qui s'est passé récemment en Californie, avec notamment la Proposition 8 qui interdit le mariage homosexuel, il y eu un recul, mais je crois que quoiqu'il arrive, l'esprit de tolérance, l'esprit égalitaire est en train de gagner du terrain. Et en un sens, si ce film existe, c'est aussi grâce à cette lente évolution, et cette évolution et révolution est définitivement en marche. Bien sûr, j'espère que ce film et le regard de Gus vont être une pierre de plus dans ce grand chantier qui est la tolérance.

Vous pensez que ce discours de tolérance peut atteindre la classe moyenne qui, par exemple, a voté pour la Proposition 8 ?

Vous parlez d'un segment précis de la société, mais je crois que ça concerne un peu tout le monde. Il y a cet espèce d'aveuglement qui existe et qui est effectivement lié à la foi religieuse. Je crois qu'à chaque fois qu'un mouvement vibre et devient vibrant dans notre culture, cela affaiblit les fondations de l'Eglise, ou en tout cas de différentes formes d'Eglise. Grâce à cela, nous auront peut-être de meilleures Eglises, ou de meilleures religions, quelque soit l'appellation que vous leur donnez, qui sont vraiment basées sur deux choses essentielles : l'amour et la liberté.

A propos de la Proposition 8 (contre le mariage homosexuel), Pensez vous que le film va avoir un poids sur le débat ?

Je crois que le film participera au dialogue sur la Proposition 8, à la Cour Suprême. Je suis presque sûr que le film va être montré à la Maison Blanche. Mais quand un train est lancé, il est inévitable que ce qui s'est passé ne se reproduise pas. Par contre, est-ce que aujourd'hui, cela va marcher, est-ce qu'aujourd'hui on va vaincre ? Peut-être pas. Un jour on m'a demandé : pour un être humain, quelle est la différence entre le luxe et la nécessité ? Le droit de l'égalité pour tous, incluant évidemment les homosexuels, est un besoin, et non pas un luxe. Forcément, ce besoin sera un jour honoré.

Pour interpréter quelqu'un comme Harvey Milk, est-ce que l'art d'être acteur, c'est de disparaître derrière le personnage ?

Je ne sais pas, pour chacun le processus est différent selon le rôle, selon l'histoire du film. En ce qui me concerne, je n'ai jamais eu ce qu'on peut appeler un don naturel, sauf peut-être à mes débuts, quand je jouais très naturellement. Quand on veut aborder des rôles plus riches, il faut apprendre. En tout cas moi c'est comme ça que j'ai fait. Lorsqu'on doit apprendre, on se sent toujours dans l'imperfection. Quand je travaille, je travaille avec mes tripes, à l'instinct, j'écoute, j'entend la musique d'un rôle, je prend tout ce que j'ai appris de mes rôles précédents, et je me demande quel morceau de moi ou de mes rôles précédents je vais utiliser. Et puis bien sûr...Je panique. Je me demande si ça va marcher ou pas. Et comme je suis bien trop timide pour vraiment exprimer tout cela avant que j'entende les mots magiques « Action ! », « Payez moi ! » je ne sais pas si ça va marcher. C'est la vérité. S'agit-il de disparaître derrière un rôle ? Je vous donne un grand exemple. Regardez Marlon Brando : on ne peut pas vraiment dire s'il était meilleur acteur dans Le Parrain ou dans Le dernier Tango à Paris. Dans l'un, il était plutôt en lui-même, dans l'autre au contraire il interprétait un personnage. L'intérêt c'est de savoir si l'on va puiser en soi ou si l'on va être dans le personnage. Et puis c'est important de se laisser un espace de liberté assez riche pour laisser le personnage s'exprimer. Selon les cas, on plonge en soi ou dans les personnages.

Que pensiez vous de Gus Van Sant avant de tourner ce film ?

J'admire Gus Van Sant depuis toujours. Il est tout a fait unique et à part dans le paysage du cinéma Américain. Il me fait d'ailleurs penser à Hal Ashby car chacun de ses films a son identité propre. Hormis Paranoid Park ou Elephant qui semblaient explorer une sorte d'hypnose, tous ses films sont très différents. Il est avant tout à l'écoute de la musique d'un film. Il entend un film, il entend ses besoins, et il y va. Gus est incapable de faire un mauvais film. C'est un être bien trop pur, sa pensée est bien trop originale, il met trop de valeur dans ce qu'il fait pour que, quoiqu'il arrive, ce ne soit pas un beau film. Vous savez, on est toujours très dépendant du réalisateur, de ses encouragements, de sa confiance, des choix qu'il fait, de son goût, jusqu'à la salle de montage. Je n'ai jamais travaillé avec un tel réalisateur. Avant de travailler avec lui j'étais déjà un fan, mais maintenant, je suis son disciple !

Votre discours pour l'Oscar de meilleur acteur, c'était vraiment de l'impro ?

J'étais sûr à 75% que je ne gagnerais pas l'Oscar. Donc je n'avais réellement pas préparé de discours. Au cas où, j'avais écrit comme ça des noms parce que j'oublie les noms très facilement et c'est terrible. Ce que vous avez entendu, c'est vraiment ce qui sort de moi naturellement, quand justement, je ne prépare rien.

Eric Vernay

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