Il est avec
Vincente Minnelli l'auteur des plus célèbres comédies musicales de l'âge d'or hollywoodien. Evoquer le nom de Stanley Donen, c'est instantanément provoquer une chamade, celle du cœur, descendant de la tête pour aller vers les jambes et donner cette pulsion sentimentale euphorisante que seul le musical américain est capable de procurer. Si son œuvre est moins complexe et variée que celle de
Minnelli, Donen a su apporter au genre une jeunesse, une joie de vivre, un dynamisme éblouissant, accompagnés d'une révolution technique qui restera à jamais comme une étape phare du cinéma américain. Avant de débuter dans le cinéma, Donen est danseur, art qu'il pratique depuis ses dix ans et par lequel il se fait connaître sur scène pour la première fois à Broadway en 1940 dans
Pal Joey de George Abbott. Il y fait alors la rencontre de la future star
Gene Kelly, avec qui il noue immédiatement une solide amitié, puis le rejoint à Hollywood lorsque ce dernier y part en 1942. L'année suivante, Donen est à la MGM pour aider aux chorégraphies de
Best Foot Forward (Edward Buzzell), un musical avec Lucille Ball. Ses talents lui valent de rapidement chorégraphier une dizaine de musical à la MGM, et surtout devenir l'assistant de
Gene Kelly, dont il aide à mettre au point les numéros de divers films comme
La reine de Broadway (Charles Vidor, 1994),
Living in a Big Way (Gregory La Cava, 1947) ou
Match d'amour (1949) du génial Bubsy Berkley, autre grand chorégraphe et maître du musical hollywoodien.
Donen se montre très vite intéressé par la technique et la réalisation. Ainsi lorsque le producteur Arthur Freed, avec qui il réalisera ses plus grands succès, propose à
Gene Kelly de tourner
Un jour à New York (1949), celui-ci invite naturellement son ami à venir l'assister. Le film sera signé de leur deux noms et s'il n'est pas d'un point de vue esthétique aussi révolutionnaire que le néo-réalisme en Europe, il l'est tout autant pour le genre qu'il prétend réinventer instinctivement. Le génie du duo, qui signe ici leur première collaboration, est d'avoir déplacé la scène dans la rue, d'avoir fait de New York un théâtre à ciel ouvert, ce que personne n'avait jamais osé faire auparavant. Le film impose d'emblée une impressionnante virtuosité, un dynamisme et un humour inédits, un sens de la caricature. Il est également une étape dans l'aboutissement d'un travail commun entre ses différents collaborateurs, entre
Gene Kelly et
Frank Sinatra, Adolph Green et Betty Comden, ses scénaristes. Le film fait un triomphe, Donen enchaîne sur sa première réalisation en solo,
Mariage royal (1951), un musical avec
Fred Astaire et Jane Powell ; un duo initialement prévu avec
Judy Garland, mais celle-ci venait de quitter la MGM. De ce tandem non désiré et pas forcément convaincant, Donen et son équipe ont tout fait pour qu'à l'écran rien n'en transparaisse. Le film est devenu mémorable pour une autre de ses innovations techniques, avoir réussi à faire danser
Fred Astaire sur les murs et les plafonds du décor grâce à un astucieux dispositif de mise en scène que
Kubrick reprendra dans
2001: l'odyssée de l'espace.
Chantons sous la pluie
En 1952, Donen et
Kelly se retrouvent pour leur seconde collaboration derrière la caméra et ce qui restera comme le film emblème de l'âge d'or hollywoodien, le musical
Chantons sous la pluie. Classique des classiques où la scène de Kelly dansant et chantant sous la pluie deviendra une image d'Épinal. Si l'on retrouve l'équipe qui avait fait le succès d'
Un jour à New York (Arthur Freed, Adolph Green et Betty Comden), le film aura connu une gestation compliquée du fait que ses scénaristes n'avaient pas dans l'idée au départ de situer l'action au moment où Hollywood se mis au parlant, ni de travailler sur des chansons écrites par leur producteur et Nacio Herbo Brown. Mais dès lors que le projet se mit correctement en place, plus rien n'arrêta son alchimie et le résultat est spectaculaire. Film à la fois satirique et documentaire d'un Hollywood pourtant proche,
Chantons sous la pluie est peut-être le premier film, mettons plutôt le plus célèbre après
Sunset Bld (
Billy Wilder, 1950), à proposer un regard réflexif sur Hollywood, ce moment où le cinéma parle du cinéma. Mais à l'inverse de la noirceur crépusculaire du
Wilder, le film de Donen et
Kelly est lumineux, il respire de bonheur et de joie de vivre, d'un optimisme irrésistible et droit, rectiligne, allant de bout en bout d'une œuvre absolument magistrale et indiscutable. Car si Donen ne néglige jamais la profondeur abstraite de son scénario où l'amour et l'amitié finissent toujours par triompher, le film est en plus d'une virtuosité technique soulignant sans cesse les sentiments pour mieux les accompagner vers un enchantement inaltérable. Peut-être moins innovant qu'
Un jour à New York, le film reste un chef d'œuvre de fluidité où les élans des danseurs ne sont jamais coupés. Donen exalte chaque mouvement tandis que
Kelly, ancêtre de
Jackie Chan, use des décors et de l'espace pour mieux les incorporer dans ses numéros : tout devient théâtre, tout devient cinéma, tout devient magie. D'une construction parfaite et minutieuse réinventant le point de vue du spectateur de théâtre au cinéma (ces effets de rampe balayant la scène), d'une euphorie sans égale,
Chantons sous la pluie sidère par son aisance, ce naturel souverain à inventer les numéros les plus sophistiqués. Il reste et restera comme l'une des œuvres les plus fortes d'une cinéma américain, l'aboutissement d'un art et d'une époque.
Travaillant ensuite sur différents projets tel que
Donnez-lui une chance (1953), un film imposé mais dont il se sort admirablement, il enchaîne sur
Les Sept femmes de Barberousse (1954), une œuvre plus personnelle. Ce huitième film de sa carrière s'avère une grande réussite, sur tous les plans, autant le musical que la comédie. Les chorégraphies de Michael Kidd sont un trésor d'inventivité et d'énergie extrêmement stimulant. L'utilisation du Cinémascope est impressionnante et les couleurs flamboyantes. Un an plus tard, Donen retrouve
Kelly pour leur dernière collaboration (le tournage fut compliqué et laborieux et le film un échec commercial) :
Beau fixe sur New York (1955). Pourtant, le film est un chef d'œuvre et peut-être la création la plus originale de l'équipe Donen,
Kelly, Freed, Comden et Green, tous ensemble pour un dernier tour de piste. Si
Un jour à New York avait fait descendre la comédie musicale dans la rue, cette fois l'idée est de lui ajouter, au centre, une véritable structure dramatique, autour de l'amitié, du temps qui passe, du regard des autres, des faux semblants, avec une réelle empreinte mélancolique. Sans oublier la satire, de la télévision cette fois, dont les messages, la démagogie, servent à transformer la réalité, à imposer une vérité -à leur manière, Kelly et Donen avait pressenti la télé-réalité. Mais la chose la plus miraculeuse du film, c'est que les chorégraphies ne soient jamais pénalisées ou au détriment de cette structure dramatique. Chaque numéro est une merveille d'inventivité jouant avec le récit (celui où
Kelly danse sur des patins à roulettes est sidérant) ; et on n'oubliera jamais la scène avec
Cyd Charisse dansant dans un club de box. Moment parfait, extatique, où chaque geste, mouvement, pas, pose, regard de Cyd sont à pleurer de beauté, de maîtrise, de cohérence idéale entre ses attitudes masculines et féminines.
Les temps changent
Malgré l'échec du film, Donen a alors atteint le sommet de sa carrière. Mais celle-ci n'est pourtant pas finie et si plus tard suivront une vingtaine d'œuvres qui se détacheront petit à petit du musical, il y aura parmi elles quelques trésors qu'on aurait tort de négliger. En 1957, quand son nouveau projet,
Drôle de frimousse ne peut se concrétiser à la MGM, Donen part pour la Paramount et signe ainsi ses débuts en indépendant. Le film, avec la délicieuse et angélique
Audrey Hepburn et le délicieux
Fred Astaire, s'avère une immense réussite, un musical d'une intelligence rare qui utilise chaque possibilité du genre avec une maestria technique sans commune mesure. De même, sa collaboration avec George Abbott sur les musical
Pique-nique en pyjama (Id) et
Damn Yankees (1958), fait des étincelles. Mais progressivement Donen quitte donc le genre qui a fait son succès pour se tourner vers la comédie. A partir de 1958 avec
Indiscret, il s'installe en Angleterre pour y tourner une série de comédies légères où il n'a rien perdu de son élégance. Il y fait tourner des stars comme Cary Grant, dont leur plus grand succès commun sera le génial
Charade (1963), un thriller amoureux où l'acteur se fait poursuivre par la belle
Audrey Hepburn qui change de costume (Givenchy) à chaque scène. Donen retrouvera par ailleurs la comédienne dans son plus beau film de cette période, et pour certains son dernier chef d'œuvre :
Voyage à deux (1967). Film d'une construction éblouissante, à l'inventivité constante, Donen mélange ici passé et présent sur une même ligne horizontale et sentimentale, ultra romantique, où la route sert d'image de la vie et de mémoire pour un couple qui la traverse à travers les plus grandes étapes de leur histoire.
Par la suite sa carrière compte une dizaine de films, qui connurent tous des succès mitigés. Après l'échec de
L'Escalier (1969) avec Rex Harrison et
Richard Burton , il ne retrouve plus l'audace, l'énergie, le talent qui avait fait la réussite de son œuvre. Ainsi dans les années 70, la décennie où Hollywood démolit méthodiquement l'âge d'or du classique dans une grande quête de sens métaphysique et surtout politique, cet âge d'un cinéma qu'on dira adulte, Donen a du mal à trouver sa place et se lance dans des projets hybrides où il a du mal à s'installer, où parfois il est inspiré et d'autres non :
Le Petit prince (1974),
Lucky Lady (1975),
Folie-Folie (1978), un hommage au genre qui a fait sa gloire et dont se dégage une nostalgie manifeste de la comédie musicale, de toute une époque désormais révolue. Après un avant-dernier projet qui ne lui ressemble décidément pas,
Saturne 3 (1980), un thriller SF avec Kirk Douglas, il tourne son dernier film pour le cinéma :
La faute à Rio (1984), une comédie romantique avec
Michael Caine et
Demi Moore peu remarquée mais malgré tout défendue par ses certains de ses plus fervents admirateurs. Il reviendra enfin une dernière fois à la réalisation en 1999 pour un téléfilm avec
Laura Linney,
Le Dernier aveu, puis reprendra sa retraite. Laissant derrière lui quelques-uns des plus beaux joyaux du cinéma hollywoodien, du cinéma tout court.