Peu d'auteurs comme Stanley Kubrick, en si peu de films (12 longs métrages sur plus de quarante ans), auront réussi à imposer une œuvre aussi cohérente et variée, jusqu'au-boutiste et exclusive, unique et faisant l'objet d'un culte au-delà de la fascination. Peu d'hommes comme lui ont su avec autant d'énergie et d'obstination triompher de l'assujettissement des studios hollywoodiens (
Coppola essaiera et s'y cassera les dents,
Lucas retiendra sa leçon), maîtriser chaque parcelle de la production, dans ses moindres détails : de la préparation méticuleuse et hyper documentée précédant chaque tournage, au plateau où il avait acquis une quasi science encyclopédique, scientifique et technique de ses outils, à la distribution, par le choix des affiches, des copies à distribuer ou retirer, ou les acteurs à engager pour le doublage. L'œuvre de Kubrick était totale, monde, univers, cosmos. Celle d'un auteur du contrôle absolu, où chaque film, à travers les multiples genres abordés (thriller, comédie de mœurs, péplum, space opera, fantastique horrifique, guerre, politique-fiction, historique), est devenu la manifestation de cette volonté d'aboutissement créatif obsessionnel. Le cérémonial accompagnant la sortie de ses films, son intérêt pour les grands sujets où on l'attend comme la parole du philosophe athénien, le silence qu'il entretient sur ses œuvres, auront créé autour de lui un épais brouillard, un mystère, une mystique, excessive, délirante, mais qui n'enlèveront jamais la puissance de son cinéma.
Cinéaste misanthrope et pessimiste, il n'a cessé d'explorer l'inquiétante étrangeté de la nature humaine, les pièges de l'intelligence, les prisons mentales et réelles que l'homme s'invente dans une quête éperdue de sens, pouvoir, désir, conquête qui le ramèneront à lui-même, et le plus souvent sa défaite, sa déchéance, sa perte. Photographe doué à la sortie de l'adolescence, il travaillera quatre ans pour Look avant de tourner ses premiers films :
Flying Padre (1951), un reportage sur un prêtre qui vole d'une paroisse à l'autre au Nouveau Mexique à bord d'un Piper Club ;
Day of the Fight (Id), un court-métrage documentaire sur Walter Cartier, un boxeur, qu'il vend à la RKO ; et
The Seafarers (1953), un documentaire en couleurs sur la marine marchande. La même année, grâce à un prêt, il tourne sa première fiction,
Fear and Desire (1953). Un film de trente minutes où il relate l'épisode sanglant d'une guerre imaginaire. Un nouvel emprunt lui permet de mettre en chantier
Le baiser du tueur (1954), bientôt suivi d'
Ultime razzia (1956), produit grâce au richissime James Harris, avec qui il crée Harris-Kubrick Productions. Comme le note Jean-Loup Passek, ces premiers films font voir Kubrick comme un potentiel héritier de
Fuller,
Lang, Siodmark, avec des scripts serrés, une lumière presque expressionniste et une violence baroque. Une marque que l'on retrouvera dans ses films suivants où le travaille minutieux sur la lumière est toujours plus accentué, jamais laissé au hasard, pour travailler sur le mode expressionniste la déformation du monde que l'homme projette lui-même dans l'espace, sorte de cartographie mentale, cellulaire, de ses peurs.
Les yeux grands fermés
Chez Kubrick, l'homme porte sa propre croix, il est victime de ses constructions, qu'elles soient intimes, psychologiques, sociales, religieuses, technologiques. Son cinéma filme la mort de Dieu et l'échec de l'homme qui a voulu le remplacer. L'homme qui devient son propre ennemi, là où il croyait atteindre des possibles, se dépasser, conquérir, maîtriser, obtenir du pouvoir, vivre sa passion. Kubrick observe l'homme et le monde dans la beauté de ses échecs, ses illusions, de la mythologie de la guerre dans
Les sentiers de la gloire (1957), à la cruelle ironie de la mort de
Spartacus (1960) ou la parodie de guerre froide dans
Docteur Folamour (1964), en passant par Humbert Humbert dans
Lolita (1962), obsédé par un concept qu'il s'invente. Ce sera aussi l'ultime conquête de
2001: l'odyssée de l'espace (1968), où l'homme doit détruire le summum de sa création, sa propre intelligence, le super ordinateur intelligent HAL, pour finir par revenir à lui-même, face à une hyper objectivité de son être dans le temps et l'espace ; ou encore l'échec du programme lobotomisant d'
Orange Mécanique (1971) qui par une double contorsion ironique renverra Alex à la case départ, sans rien régler. Acteur de sa propre déchéance, de sa chute, l'opportuniste de
Barry Lyndon (1975) goûte avec amertume les fruits de son imposture, de tout ce qu'il a jalonné d'un coup de bluff et qu'il croyait maintenir le temps d'une vie mais qui fini par lui revenir comme un boomerang cinglant. Chez Kubrick l'homme est seul responsable de ses crimes et il n'y a pas de rédemption possible. Dans
Shining (1980), l'angoisse de la création pousse l'écrivain raté à la folie, au meurtre. A travers cet espace anxiogène qui se reconfigure progressivement à l'image de son déséquilibre mental, se rejoue un théâtre miniature des mythologies autour du noyau familial.
Et quand Kubrick s'attaque au Vietnam en filmant la formation disciplinaire des jeunes recrues puis leur expérience sur le terrain dans
Full Metal Jacket (1987), il filme comme un entomologiste les contradictions de la guerre, son piège originel, la paix par la violence et l'impossibilité de rester fidèle à ses utopies (la paix comme idéologie, principe existentiel ou politique). Kubrick, cinéaste lucide, démonte et démontre l'hypocrisie cruelle de l'existence et des choses. Il met l'homme face à lui-même, ses mensonges, ses fantasmes, ses réalités.
Eyes Wide Shut (1999) ne racontait que ça, l'aveuglement du couple, bourgeois peut-être mais pas seulement, qui n'ose affronter et assumer ses désirs. Si l'auteur s'était à nouveau inspiré d'un livre (
Arthur Schnitzler, contemporain de Freud lorsqu'il découvre la psychanalyse), après
Nabokov pour
Lolita, Arthur C. Clark pour
2001, Anthony Burgess pour
Orange Mécanique, William Makepeace Thackeray pour
Barry Lyndon et Gustav Hasford pour
Full Metal Jacket, il avait su à nouveau en tirer une œuvre singulière, à lui, dépouillant la matière littéraire afin de trouver des correspondances en images. Dans la creuset de cette quête qui le rapproche du cinéma muet, où comme on a l'a écrit, de l'hypnose. Et il n'y a pas de hasard,
Eyes Wide Shut, comme son titre le souligne, est un voyage sous hypnose, comme l'avait pensé Schnitzler, qui avait intitulé son livre,
La nouvelle rêvée. En laissant à
Spielberg la réalisation d'
A.I (2002), il a permis au réalisateur d'
E.T de tourner son film le plus personnel mais aussi le plus sombre et désespéré.
Bibliographie :
Jean-Loup Passek,
Dictionnaire du cinéma, Larousse.
Michel Ciment,
Stanley Kubrick, Calmann-Lévy
Michel Chion,
Stanley Kubrick, Ni plus ni moins, Cahiers du cinéma