Terry Gilliam a su définir un univers entre bande dessinée et cinéma qui n'appartient qu'à lui. Bien avant d'être l'auteur culte de
Brazil, cet Anglais d'adoption naît à Minneapolis. Après s'être installé à Los Angeles avec sa famille, il poursuit des études en physique, arts et sciences politiques, dont il est diplômé. Fasciné par la célèbre revue satirique M.A.D d'Harvey Kurtzman durant son adolescence, il devient rédacteur en chef de Fang, un magazine universitaire au même esprit. Cette expérience lui permet de décrocher un emploi à New York au sein de la revue, satirique encore, Help, de 1962 à 1965. Il y sera à la fois illustrateur et rédacteur adjoint. Toute son œuvre restera par ailleurs influencée par ces débuts. Gilliam s'envole ensuite pour l'Europe puis s'installe définitivement à Londres en 1967. Après avoir collaboré à diverses revues où il publie ses dessins, il retrouve
John Cleese, croisé quelques années plus tôt chez Help. Celui-ci l'introduit à la télévision où il participe aux séquences animées de différentes émissions comme
Do Not Adjust Your Set (1968) où il fait la rencontre de Eric Idle, Michael Palin et Terry Jones. Un an plus tard, Gilliam, Idle, Palin, Jones, Cleese et Graham Chapman fondent les Monty Python et leur célèbre émission
Monty Python's Flying Circus (1969/1974).
Ce show à l'humour délicieusement absurde et typiquement british deviendra culte. Gilliam s'y investit totalement, il écrit, joue, réalise de nombreux sketchs, et surtout en est le directeur artistique. Auteur des séquences d'animation, au style inimitable et déjà fortement influencées par le surréalisme, il donne à la série une patte visuelle. Tout en réalisant en parallèle divers génériques d'émissions ainsi que ses premiers courts-métrages,
Storytime (1968) et
The Miracle of Flight (1974), Gilliam passe enfin au grand écran en co-réalisant avec Terry Jones
Monty Python, Sacré Graal (1975). Une relecture délirante du Roi Arthur à la popularité encore intacte aujourd'hui. Deux ans plus tard, en solo enfin, il tourne son premier long métrage,
Jabberwocky (1977), comédie médiévale, encore, inspirée de Lewis Caroll. La fable, le conte, sera l'un de ses héritages. Délaissant, un peu, la troupe des Monty Python, qu'il retrouvera néanmoins pour co-réaliser
Monty Python, le sens de la vie (1983), Gilliam s'attaque alors à sa carrière de réalisateur. Il tourne ainsi en 1981
Bandits, bandits, congruence de ses grandes inspirations : comédie, fantastique, conte (moral), satire sociale, avec un sens du romanesque poétique et toujours ces influences médiévales. D'une fantaisie démesurée et généreuse,
Bandits, bandits imagine l'histoire d'un enfant, délaissé par ses parents matérialistes, propulsé avec une bande de nains à travers une série de voyage dans le temps. Gilliam revisitant chaque époque comme une virée dans l'histoire du cinéma ou de la bande dessinée, avec un final d'une noirceur définitive n'enlevant rien au mordant satirique.
Grandeur et décadence
Gilliam s'illustre enfin comme réalisateur et auteur complet en 1985 avec ce qui restera pour beaucoup comme son chef d'œuvre,
Brazil. Fable sociale et visionnaire revisitant
Capra,
Kafka et
Orwell avec une esthétique mêlant surréalisme et expressionisme,
Brazil dépeint une vision angoissée du futur avec un humour sarcastique. Le film deviendra culte au point que son titre sera un mot commun pour décrire toutes les sociétés où l'homme est aliéné à un système absurde et déshumanisant. Doté par ailleurs d'une puissante direction artistique avec un goût pourtant prononcé pour l'artisanal,
Brazil s'impose également par son esthétique et sa capacité à repousser les limites de la représentation d'un imaginaire à l'écran - ce qui sera à la fois sa limite (film sous cloche) et la source de sa notoriété auprès des cinéphiles d'une époque à laquelle il correspond. Trois ans plus tard, Gilliam s'attaque avec ambition aux
Aventures du baron de Munchausen (1988). Quoique spectaculaire pour ses effets spéciaux au service d'un univers débridé et poétique, le film, qui a connu de nombreux problèmes de production et d'importants dépassements de budget, ne rencontre pas son public. Déjà Gilliam tutoie l'impossible, il aime s'attaquer en artiste démiurge à des projets démesurés, démentiels, traduisant à l'écran des visions difficiles à concrétiser. Son héritage de la bande dessinée et de l'animation se heurtant à des problèmes qu'une caméra ne sait pas toujours résoudre. Ce qui est aussi sa grandeur.
Gilliam sort alors de ses univers de carton pâte mais point de la fable avec
Fisher King (1991), puis s'attaque à une étonnante variation de
La Jetée de
Chris Marker sur
L'armée des douze singes (1995), peut-être son second film culte après
Brazil. Toujours prompt aux défis, il adapte ensuite
Las Vegas Parano (1998) de
Hunter S. Thompson, livre phare du journalisme gonzo avec
Johnny Depp et
Benicio del Toro. En dépit d'une certaine fidélité à l'ouvrage, Gilliam peine à retranscrire l'ivresse et l'esprit déjanté du livre, où les personnages passent leur temps sous l'influence de drogues diverses et variées. Son recours systématique aux effets spéciaux numériques tenant d'une maigre bouée de secours visuelle. Il se lance ensuite dans un projet pharaonique et symptomatique aux multiples déboires, une adaptation de Don Quichotte avec
Johnny Depp et
Jean Rochefort. Mais celui-ci tombe malade en cours de tournage, et la production, catastrophique, soumise à une série d'aberrations et autres calamités, condamne l'arrêt définitif du projet. Il sortira malgré tout de cet échec un film, documentaire,
Lost in la mancha (Keith Fulton et Louis Pepe, 2005). Gilliam revient alors à ses univers de prédilection (le conte, la fantasy, l'imaginaire, le féérique), en tournant successivement
Les Frères Grimm et
Tideland (2005). Hélas il a perdu la main, le public boude. Quatre ans plus tard il retrouve à nouveau la fantasy et
Johnny Depp, accompagné de
Colin Farrell,
Jude Law et
Heath Ledger pour son dernier film,
The Imaginarium of Doctor Parnassus (2009). Présenté en compétition officielle à Cannes, le film relate l'histoire d'une troupe de théâtre itinérante dont le directeur, après un pacte avec le diable, permet à ses spectateurs d'être projetés dans des mondes imaginaires. Tout un paradigme de son cinéma.