Tobe Hooper a été formé à l'école du documentaire et à la télévision, comme plusieurs réalisateurs de sa génération dont l'œuvre s'est imposée durant les années 70 (
Friedkin,
Craven,
Romero). En 1974, avec l'aide de son complice Kim Henkel, il organise un casting composé de professeurs et d'étudiants pour tourner avec une somme dérisoire un film d'horreur novateur et salutaire,
Massacre à la tronçonneuse. Tourné au Texas, dont Hooper est originaire, le film relate le massacre d'un groupe de jeunes vacanciers par une famille de dégénérés anthropophages. Le style brut et hyperréaliste du film, sa vision nihiliste et définitive où l'homme est transformé en matière (aliment, substance), renvoient alors le pays aux horreurs du Vietnam et à un moment où l'homme cherche sa place dans le monde. Longtemps interdit en France,
Massacre à la tronçonneuse fait sensation au Festival d'Avoriaz et dans son pays. Il deviendra un classique du cinéma d'horreur, l'une de ses pièces maîtresses. Son ambiance anxiogène et extrême, son image granuleuse dûe au 16mm rappelant les films documentaires et son personnage mythique, Leatherface, avec le visage recouvert d'un masque fait des peaux de ses victimes, contribueront à l'imposer comme l'une des visions les plus définitives de l'homme alors en pleine errance existentielle. Commencé comme un road movie banal, le film pénètre dans un monde de violence frénétique et répétitif, s'achevant par une mise au tombeau où la dernière survivante n'est qu'un animal apeuré revenu des décombres d'une Histoire où la violence s'est transformée en dépense primitive.
Massacre à la tronçonneuse aura un impact durable dans l'histoire des images, c'est un film charnière et aussi un coup de maître pour Tobe Hooper qui signe là son premier (et dernier ?) chef d'œuvre. Trois ans plus tard il signe en effet son premier film hollywoodien (quoiqu'avec un budget modeste) :
Le Crocodile de la mort (1977). Si Hooper et Henkel tentent de retrouver le style de leur film précédent en l'accentuant, les contraintes de la production les obligent à adoucir légèrement le ton. Le film reste néanmoins un sommet de violence gore cruelle et crue où pointent déjà un humour noir corrosif qui deviendra bientôt l'une de ses marque de fabrique, ainsi qu'une vision décadente de l'Amérique et ses rednecks dégénérés que son film précédent avait imposé. On expliquera peut-être une moins grande maîtrise globale de la mise en scène et du montage par le fait qu'Hooper ne termina pas le film, quittant le plateau après trois semaines de tournage. Après cette semi déception, il se tourne vers la télévision pour qui il réalise
Les Sorcière de Salem (1979), adapté de
Stephen King, un succès modeste mais notable ; puis revient ensuite au cinéma avec
Massacres dans le train fantôme (1981), l'histoire d'une bande de kids décidant de passer la nuit dans le manège éponyme d'un cirque itinérant. Le film recevra un accueil mitigé mais une bonne presse. Hooper soigne alors son projet, travaille davantage l'ambiance que les effets gore, le parsème de références à
Halloween,
Psychose ou
Frankenstein, et réalise finalement un excellent slasher méconnu, jouant à merveille de l'espace et de l'imaginaire folklorique propres au manège.
Poltergeist et Cannon
Grâce à
Massacres dans le train fantôme qu'il signe pour Universal, Hooper fait la connaissance de
Steven Spielberg qui lui propose un script autour d'une histoire surnaturelle, un thème qui l'a toujours intéressé :
Poltergeist (1982). Hooper accepte de tourner le film, produit pour la MGM, qui remporte très vite un immense succès au box office et connaîtra deux suites qu'il ne réalisera pas. Comme pour
Gremlins de
Joe Dante,
Poltergeist représente typiquement le style de projet que
Spielberg n'ose pas réaliser pour entretenir son image, préférant confier à des réalisateurs plus radicaux le soin de se frotter à des sujets moins familiaux. Pourtant Hooper a dû mettre de côté ses visions nihilistes et adoucir le propos. Si cette histoire paranormale fera rapidement l'objet d'un culte, c'est au détriment de quelques compromis visant à rendre le film plus commercial. Il n'empêche que
Poltergeist restera célèbre pour deux raisons : certaines images terrifiantes et à faire froid dans le dos comme celle de la jeune actrice hypnotisée devant cette télé où elle en contact avec l'au-delà, et une étrange malédiction qui s'est abattue sur plusieurs acteurs des différents films, tous morts peu de temps après les tournages.
Trois ans après le tournage de
Poltergeist, Hooper se voit offrir un contrat pour trois films à la Cannon. Il démarre avec
Lifeforce (1985), une histoire de vampire galactique et accessoirement son plus gros budget (25M$). Malheureusement le film n'obtient pas le succès attendu. Coupé de 15 minutes pour sa sortie en salles aux USA, Hooper ne comprend pas alors les choix de la production qui au passage a également changé le titre. Mais comme il est sous contrat, il enchaîne sur
L'Invasion vient de Mars (1986), un remake d'un classique des fifties, le film se plante à nouveau. Pour assurer ses arrières, il tourne dans la foulée une séquelle sortant à peine quelques mois après,
Massacre à la tronçonneuse 2 (Id), où il offre le rôle principal à
Dennis Hopper. Hélas le film, qui a lui aussi été contraint à des pressions de la production, est très loin de l'original avec ses aspects comiques sinon parodiques dénaturant complètement l'ambiance asphyxiante et réaliste du premier épisode. Hooper tente d'accrocher comme il peut des fragments théoriques sur le Vietnam, l'argent (au départ il voulait faire un film anti-yuppies, il n'en reste que des bribes), mais chaque élément semble plaqué sur ce qui autrefois émergeait de l'œuvre, par l'action, les motifs, la mise en scène. A sa décharge, il faut savoir que cette comédie horrifique fût également mutilée : scénario amputé, scènes violentes coupées et toujours invisibles. Le ton granguignolesque du film en laissera au final beaucoup sur les dents. Certains se rattraperont par les effets gore plutôt réussis, tandis que d'autres le défendront malgré tout pour son allure de train fantôme déjanté au look de cartoon.
Un cinéaste perdu (?)
Si
Massacre à la tronçonneuse 2 ne sera pas un succès, il réussira malgré tout à se rembourser. Ne croulant pas pourtant sous les propositions et son contrat à la Cannon s'étant terminé, Hooper tourne pour un temps à la télévision, où il réalise un épisode de la série de
Spielberg Histoires fantastiques (1987), ainsi qu'un autre d'
Equalizer (1988) et
Les Cauchemars de Freddy (Id), inspiré du film de
Wes Craven, puis revient au cinéma en 1990 avec l'inédit
Spontaneous Combustion, un thriller paranoïaque propre et standardisé où l'auteur est en grave manque d'inspiration et loin des territoires qu'il maîtrise ou connaît. Suivront quelques téléfilms dispensables, un épisode des
Contes de la crypte (1991),
Night Terrors (1993), un nanar avec Robert Englund qui sortira directement en vidéo en France,
Body Bags (Id), un film à sketchs avec
John Carpenter au menu. Le segment de Hooper,
L'œil, reprend le principe des
Mains d'Orlac mais sans le génie de Wiene. Tombé alors en disgrâce, il erre beaucoup à la télévision pour diverses séries ou téléfilms.
En 2000 il sort directement en vidéo le catastrophique
Crocodile, puis tente une reconquête du grand écran en 2003 avec
Toolbox Murders, malheureusement sans convaincre. Deux ans plus tard alors que le remake de
Massacre à la tronçonneuse (
Marcus Nispel, 2003) nous a rappelé la valeur de l'original sans pourtant être déplaisant, il participe à la série
Masters of Horror qui le remet sur le devant de la scène. Pas forcément pour le meilleur mais pas non plus pour le pire. En 2005 il sort enfin le très fauché
Mortuary, une histoire de zombie en forme de farce gore et critique sociale. Non sans humour et alors qu'on le croyait définitivement perdu, il arrive à convaincre par son style sec et clownesque finalement dérangeant. D'autres n'y verront que l'ombre d'un grand réalisateur égaré depuis plus de deux décennies. Le film fera un bide au box office et n'aidera pas à relancer sa carrière, malgré d'autres projets horrifiques en cours.