Il y a ce qu'on peut appeler les acteurs de tête, plus cérébraux, les acteurs de cœur, tous dans les sentiments, et les acteurs de ventre, ceux qui mettent leurs tripes à l'écran. Mais il y a peut-être une autre catégorie, les acteurs d'épaules, chez qui tous passent dans le port, la stature, qu'elle soit droite ou un peu affaissée, cela part du bas de la colonne vertébrale pour aller se loger vers le haut. Une manière d'avancer dans l'espace, d'imposer son corps à l'écran, et de faire reposer un personnage, un récit, une ambiance dessus. Tommy Lee Jones pourrait faire partie de cette catégorie : quelque soient les films et les genres qu'il visite, il a la présence d'un chasseur, d'un éclaireur, entre le sioux et le shérif, moins à l'affût qu'un regard sage sur le monde. Plus qu'un corps, Tommy Lee Jones est aussi un visage, ridé, chez qui les plis semblent être le creuset du monde, sa marque tranquille, telle une écorce humaine du temps. Rien d'étonnant donc d'apprendre que l'acteur est né et qu'il a grandi au Texas, cette terre encore sauvage que les Américains préservent comme dernier bastion originel pré-Constitution. Un espace primitif et de liberté, fait de sable et de minéraux, dans lequel on peut lire le passé, toute l'histoire du monde, de ses origines à son emprise par l'homme avec ses puits de pétrole. Rien d'étonnant encore d'apprendre que Tommy Lee Jones a en lui du sang Cherokee par ses grands-parents : il est le bâtard parfait de l'Amérique, le sang mêlé qui a coulé lors de la conquête de l'Ouest, celle qui allait définir enfin le monde, arriver au bout, quelque part à Los Angeles et son Hollywood, où tout naturellement l'acteur fera sa carrière. Tommy Lee Jones ou l'Histoire de l'Amérique, son incarnation.
En élève doué, mais lent
Elève doué et sportif, Tommy Lee Jones fait ses études à Harvard en compagnie du futur candidat à la présidence,
Al Gore. Footballeur accompli, il s'est aussi découvert une passion pour la scène durant ses années au lycée. Il profite ainsi de ses études à Harvard pour entretenir son amour du théâtre en apparaissant dans diverses pièces, notamment sur le campus de Cambridge, dans une représentation où il joue aux côtés des futurs comédiens John Lithgow et
James Woods. L'acteur décrira plus tard cette expérience comme la meilleure qu'il n'ait jamais eue sur scène. Diplômé d'Harvard en Littérature anglaise en 1969, il part ensuite pour New York dans l'espoir de mener carrière au théâtre. S'il fait ses débuts sur le petit écran en 1971 et au cinéma en 1973 dans
Life Study (Mochael Nebbia), l'acteur a alors du mal à s'imposer, c'est pourquoi il continuera d'œuvrer au théâtre mais sans succès renversant non plus. Il traverse ainsi les années 70 avec difficulté, trouvant un premier rôle dans un téléfilm sur Howard Hugues,
The Amazing Howard Hugues (1977). En 1978 les choses se décantent un peu, il devient flic supposé protéger
Faye Dunaway d'un serial killer dans le thriller écrit par
John Carpenter Les yeux de Laura Mars (Irvin Kershner) ; puis deux ans plus tard il joue aux côtés de Sissy Spacek en chanteuse country dans
Coal Miner's Daughter (Michael Apted, 1980), avant de s'envoler sans emploi pour Los Angeles avec Sally Field en prostituée dans
Black Roads de Martin Ritt (1981). Mais l'acteur se fait enfin remarquer en 1982 en recevant un Emmy Award pour son rôle dans le téléfilm
The Executioner's Song (Laxrence Schiller), adapté du livre de
Norman Mailer.
Revenant à ses débuts au théâtre, il apparaît ensuite dans une adaptation télévisée de la pièce de N. Richard Nash tournée par John Frankenheimer,
The Rainmaker (1982), puis dans une autre tirée de l'œuvre de
Tennessee Williams avec Jessica Lange,
Une chatte sur un toit brûlant (Jack Hofsiss, 1985), toujours pour la télévision. Tommy Lee Jones multipliera ensuite les apparitions sur le petit écran sans réussir à convaincre sur le grand, où il n'hérite que de rôles sans envergure dans des films oubliés. Ainsi après plusieurs œuvres marquantes à la télévision, dont notamment la mini-série
Lonesome Dove (1989), avec
Robert Duvall, autre acteur « d'épaules », il rentre dans les années 90, celles où Hollywood va enfin lui ouvrir ses portes. Le tournant décisif arrive en 1991 grâce à
Oliver Stone et son
JFK avec
Kevin Costner. L'acteur y joue Clay Shaw, un homme d'affaire de la Nouvelle Orléans qui fut la seule personne impliquée dans l'assassinat du président américain John Kennedy. Sa performance lui valant une nomination à l'Oscar du meilleur second rôle. Enfin remarqué par la profession, les choses vont s'emballer. En 1992 il joue un bad guy terroriste prenant en otage un navire de la marine américaine dans le
Steven Seagal Movie
Piège en haute mer (Andrew Davis), puis il enchaîne sur le rôle qui l'impose enfin auprès du grand public, le Marshall poursuivant
Harrison Ford dans
Le Fugitif (Id, 1993), pour lequel il remporte l'Oscar du meilleur acteur. Il interprète un personnage tenace, droit, ambitieux, autoritaire, qui ne lâche rien. Suivront le drame clôturant la trilogie d'
Oliver Stone sur le Vietnam,
Entre ciel et terre (Id), un film d'action musclé avec
Jeff Bridges,
Blown Away (
Stephen Hopkins, 1994), un thriller mou adapté de John Grisham,
Le Client (
Joel Schumacher, Id), ou encore et toujours
Oliver Stone dans son pamphlet complaisant sur la violence et les médias en forme de romance psychédélique,
Tueurs nés (Id), dans lequel il joue un directeur de prison.
Une image de l'Amérique
Devenu un acteur de la très cotée liste A, il poursuit sa carrière avec le biopic
Cobb (Ron Shelton, Id), portrait d'un célèbre joueur de base ball, puis s'égare en jouant Double face pour
Joel Schumacher dans
Batman Forever (1995). Un rôle délirant, excessif, baroque, montrant néanmoins que l'acteur peut aussi aller vers des interprétations moins tenues. Après avoir fait face avec
Don Cheadle à une irruption volcanique en plein Los Angeles dans le médiocre
Volcano (Mick Jackson, 1997), il trouve l'un de ses meilleurs rôles aux côtés de
Will Smith dans le génial
Men in Black de Barry Sonnenfeld (Id). En super agent vétéran des services secrets attaché au département extra-terrestre, l'acteur compose un personnage à l'humour froid et distant qui contraste à merveille avec l'univers explosif du réalisateur. Il se révèle ainsi étonnamment doué pour la comédie mais dans un registre à contre courant et décalé, imposant sa droiture, teintée de lassitude, alors qu'autour de lui tout est en mouvement, en transformation, et que Will Smith se la joue à la cool. La fine équipe se retrouvera en 2002 pour une suite moins convaincante,
Men in Black 2. Entre temps Tommy Lee Jones reprend l'uniforme dans le thriller
U.S. Marshals (Stuart Baird, 1998), fait entendre sa voix de leader dans
Small Soldiers (
Joe Dante, Id), ne fait pas trop d'effort dans
Double Jeu (Bruce Beresford, 1999), devient Colonel dans le thriller militaire controversé de
William Friedkin L'enfer du devoir (2000), puis s'envole dans l'espace en vétéran pour et avec
Clint Eastwood dans l'émouvant
Space Cowboys (Id).
En 2003, Tommy Lee Jones retrouve
William Friedkin dans l'étonnant
Traqué. Un personnage à sa mesure, peut-être sa synthèse : celui d'un ex officier du FBI, formateur de super soldat ayant entrainé un
Benicio del Toro psychotique. Le film est construit comme une chasse à l'homme, à la fois urbaine et primitive. L'acteur joue un homme solitaire, vivant seul dans la nature, avec qui il est en contact, en osmose. Tout son corps semble être l'image du personnage, son écorce sensible, à la fois minérale et animale, et quelque chose de l'Amérique, de ses fondations, son rapport à l'espace et la violence. La même année, il fait alliance et se réconcilie avec
Cate Blanchett jouant sa fille dans le thriller-western de
Ron Howard,
Les Disparues (Id), avant de passer enfin à la réalisation avec
Trois enterrements (2005), présenté en compétition officielle à Cannes où il remporte le prix du meilleur acteur et du meilleur scénario. Une histoire poignante et humaniste tournée au Texas, accueillie par la presse avec un torrent d'éloges. Suivront une apparition dans le dernier film de
Robert Altman,
The Last Show (2006), un autre rôle de Sheriff las et flegmatique sur qui le monde semble reposer de toute sa pesanteur,
No Country for Old Men (Joel et Ethan Coen, 2007), ou encore
Dans la vallée d'Elah (
Paul Haggis, Id), où il enquête sur la disparition mystérieuse de son fils de retour d'Irak et perd progressivement ses convictions. A nouveau sa présence, ses yeux, ses rides, ses épaules, semblent dessiner toute une image de l'Amérique. Il est enfin le héros du film américain de
Bertrand Tavernier,
Dans la brume électrique (2008), aux côtés de
John Goodman.