Vincent Cassel a quelque chose du loup et de l'agneau, il peut être doux, infiniment aimable, tendre, presque romantique, et en un éclair se révéler fougueux, violent, bestial, nerveux, prêt à imploser. Il mène ainsi sa carrière depuis le milieu des années 90, toujours plus talentueux, étonnant, inattendu, parfois troublant. Exigeant, il ne se fabrique pas un personnage, ne se fige pas dans un jeu, tentant à chaque film de défaire ses mauvaises habitudes. Il navigue, tient bon sa propre barre, toujours fidèle aux siens, sa famille, ses amis, ses potes. Cassel a une idée du cinéma, il est ambitieux, énergique, prêt à franchir les frontières de l'hexagone pour tenter de nouvelles expériences. Comme son père, l'aérien
Jean-Pierre Cassel, révélé par Gene Kelly, il se montre à l'aise partout, dans tous les genres. Eternel funambule, souvent imprévisible, il grandit et conserve cette arrogance de jeune rebelle qui l'a révélé et fait sa gloire. Il est encore cet impulsif, ce mec au franc parler, bourré d'orgueil mais jamais prétentieux. Et on le voit, impossible d'échapper à sa présence dans un plan. Magnétique, beau, bourré de charme et galvanisé d'émotion, à fleur de peau, il joue chacun de ses personnages avec la même intensité, cette fièvre un peu sèche, tendue, tranchante, qui vous bouleverse par trop d'incertitudes. Imprévisible, faux
Dewaere, faux
De Niro, il est le symbole d'une autre génération, bien ancré dans le cinéma français et nourri de mille influences, du cinéma américain, de la culture urbaine et son Hip Hop dont son frère, Mathias est devenu l'une des figures les plus respectées en France avec son groupe
Assassin. Convoité, Cassel est l'un des acteurs les plus excitants du cinéma français, l'un de ceux sur lequel on peut bâtir un film, voire le vendre à l'étranger.
Né dans une famille où le père est acteur, et pas des moindre, Cassel prend vite goût à la comédie, au spectacle, il aime se montrer, jouer avec son corps. Si son père était un danseur hors pair, lui se dirige d'abord vers le cirque en intégrant l'école d'Annie Fratellini où il prend des cours d'acrobatie. Ce qui plus tard se révélera payant tant il garde une précision dans ses gestes, une minutie du mouvement, quelque chose de physique donnant à son corps une souplesse et une légèreté sans égale. Mais le cirque ne lui suffit pas, Cassel veut jouer. Ainsi s'envole-t-il pour New York où il s'inscrit à l'Actor's Institute avant de rentrer sur Paris pour intégrer la troupe de Jean-Louis Barrault. Après de brefs débuts au théâtre puis à la télévision (où il prend soin de toujours cacher son visage), il décroche ses premiers rôles au cinéma :
Les Cigognes n'en font qu'à leur tête (Didier Kaminka, 1989), puis
Les clés du paradis (
Philippe de Broca, 1991). Il est encore le fils de et on le repère à peine dans ces seconds rôles. Mais très vite, un autre fils de,
Mathieu Kassovitz, un de ses meilleurs amis, avec qui il partage ce goût pour le rap et la culture urbaine, le révèle dans son premier long métrage,
Métisse (1993). Quoique encore au second plan, impossible de le rater dans cette comédie socio-romantique inégale mais au ton alors inédit en France. Après quelques autres téléfilms et longs métrages oubliés, les deux hommes se retrouvent sur un film événement,
La Haine (1995). Chronique de trois branleurs en goguette de leur banlieue à Paris, le film impose définitivement l'acteur, qui passe soudainement de l'ombre à la lumière.
Cassel a la haine
Son rôle de Vinz dans
La Haine, jeune lascar teigneux mais sympathique, fait de lui une star en même temps que le film impose Kassovitz comme le nouveau cinéaste français à suivre. Dès lors une famille se construit, plus qu'un duo c'est tout un mouvement générationnel qui va se retrouver plus ou moins dans les voix de l'acteur et du réalisateur. Les deux fils de, petits bourgeois qui n'ont a priori pas à se plaindre de leur propre sort, deviennent les portes parole de la banlieue. Celle-ci ne leur renverra pas forcément la pareil (
La Haine fera bien marrer les cailleras qui ne se retrouvent absolument pas dans ce portrait), mais au moins le cinéma s'empare enfin de ce qui alors est soigneusement gardé sous silence. Sa carrière lancée, Cassel multiplie très vîtes les expériences, on le voit dans la comédie romantique
Adultère (mode d'emploi) (Christine Pascal, Id) aux côtés de
Richard Berry et
Karin Viard, puis dans l'un des autres de ses films phares de l'époque, le surestimé
L'appartement (Gilles Mimouni, 1996) dans lequel il se transforme en Dom Juan malgré lui face à
Romane Bohringer,
Sandrine Kiberlain et
Monica Bellucci, sa future épouse. Le film deviendra un succès international, les Américains en feront même un remake. En 1997, il fait à nouveau parler de lui chez l'un des membres de ce qu'on considère à l'époque comme une Nouvelle Nouvelle Vague,
Jan Kounen pour
Dobermann. L'acteur impose encore sa présence de chien fou dans ce polar ultra violent au style hyper putassier. Culte ou détesté, le film se fait remarquer et deviendra un bon véhicule pour l'image de l'acteur à l'international où
Dobermann est largement distribué.
Après avoir partagé l'affiche avec Kassovitz du
Plaisir (et ses petits tracas) de
Nicolas Boukhrief (1988), autre figure célèbre de Canal + auquel ils sont tous liés, Cassel fait ses premiers pas à l'étranger dans
Elizabeth (Shekar Kapur, Id), le biopic en costume avec
Cate Blanchett. De retour en France, il intègre le casting international de la
Jeanne d'Arc de
Luc Besson (1999), où il interprète le déviant et violent Gilles de Rais. Un rôle pas très éloigné de celui qu'il tiendra deux ans plus tard pour un autre transfert de Canal + issu de la génération Starfix,
Christophe Gans pour l'improbable et composite
Le Pacte des Loups (2001). Amitié toujours et filiation encore, en 2000 il fait équipe avec
Jean Reno en flic fumeur de joint pour son ami Kassovitz dans
Les Rivières pourpres, polar à succès adapté de
Jean-Christophe Grangé. Ce sera leur dernière collaboration puisque Cassel, prévu sur
Babylon A.D., sera évincé par la production, on lui préférera
Vin Diesel, plus vendeur. Ce qui dès lors jettera un froid entre les deux amis à la vie à la mort dont la dernière collaboration sera
Nadia (Jez Butteworth, 2001), un thriller avec
Nicole Kidman et Ben Chaplin. Mais Cassel n'a plus besoin des autres pour voler de ses propres ailes. En 2001 toujours, il est nominé aux Césars pour sa performance dans
Sur mes lèvres de
Jacques Audiard, son rôle de petit malfrat embarquant
Emmanuelle Devos dans sa dérive fait alors grande sensation.
D'Irréversible...
L'année suivante Cassel monte les marches du palais des festivals à Cannes aux côtés de son épouse et d'
Albert Dupontel pour
Irréversible de
Gaspar Noé (2002), le film choc de la compétition. Monté en deux temps trois mouvements, financé sur un coup de poker et la présence de Cassel et Bellucci, le film crée l'événement. Dans cette dérive nocturne surgissant des enfers pour monter au paradis, l'acteur plonge dans l'horreur, il erre dans la nuit pour se venger du viol de sa femme. Monté à l'envers (du début à la fin), par nappes d'émotions, le film révèle quelques moments d'une beauté brute qui font oublier ses défauts. Ces instants sont notamment tenus par Cassel et Belluci, naturels, proche de l'improvisation - on se souvient encore de ce moment intime, presque volé, où le couple se réveille nu comme après une nuit d'amour. Fidélité, amitié, encore, après quelques apparitions dans les courts du collectif Kourtrajme de Kim Chapiron et Romain Gavras (autres fils de), Cassel s'embarque dans le projet pharaonique de
Jan Kounen,
Blueberry, l'expérience secrète (2004). Adaptation ambitieuse et éponyme de la BD de
Jean Giraud, le film s'avère un échec, un gouffre financier. Kounen et sa bande, shootés au peyotl, ont complètement perdu le contrôle sur le tournage. Tandis que le réalisateur est en pleine crise mystique, le film s'enlise et part dans toutes les directions. Résultat, une œuvre bancale et sans colonne vertébrale, un western ésotérique baroque et psychédélique, où Cassel, plus classieux et illuminé que jamais, est transformé en figure impériale au sein d'un délirium tremens visuel parfois hallucinant.
2004, année faste, Cassel tente le film d'espionnage pour
Frédéric Schoendoerffer aux côtés de
Monica Bellucci dans
Agents Secrets, puis rejoint le casting scintillant d'
Ocean's Twelve de
Steven Soderbergh. Dans le rôle de François Toulour, il joue un braqueur agile dansant au son de
La Caution pour voler un œuf de Fabergé. Une scène mémorable, une vraie parenthèse dans ce film américain saturé de stars dans lequel il passe avec une aisance naturelle, un charme et une élégance unique, digne de son père. On le retrouvera brièvement dans la suite,
Ocean's 13 (Soderbergh, 2007), après avoir produit et joué dans le premier long métrage de son ami Kim Chapiron,
Sheitan (2006), qu'il vaut mieux oublier. Désormais acteur international convoité par ses auteurs les plus prestigieux, Cassel intègre le casting des
Promesses de l'ombre de
David Cronenberg (2007), un thriller au sein de la mafieux russe londonienne sur fond de traite des blanches. Il y joue Kirill, un fils de parrain dégénéré, homo refoulé très borderline, hyper violent, pervers, malade. Le comédien joue de tout son corps soumis aux soubresauts de la folie, il n'évite pas la caricature mais laisse planer une bonne dose d'incertitude. Animal triste, il est tout en pulsion, en désir enfoui. Sa présence étonne encore, il est inquiétant, impulsif, imprévisible. Un mois plus tôt, on le retrouve sur les écrans français dans
Sa majesté Minor (Id), fable invraisemblable de
Jean-Jacques Annaud qui se tire ici une balle dans le pied et fait un four en salles. Cassel y joue un satyre sodomisant
José Garcia, une performance hélas inoubliable dans laquelle l'acteur prend visiblement un certain plaisir.