Vincent Gallo, homme à tout faire : gogo dancer, gigolo, mannequin, photographe, peintre, plasticien, acteur, réalisateur, monteur, chef opérateur, producteur, musicien, polémiste. Il est tout, il n'est rien. Mégalo, parano, schizo, égocentrique plus que narcissique, critique acerbe et contradictoire, collectionneur maniaque et dépressif, Vincent Gallo est d'abord Vincent Gallo. Un concept, bâti par, pour et contre lui-même. Un homme du renversement dialectique autobiographique qui, dernier enfant de la Factory de
Warhol où il traînait avec son ami
Basquiat, a fait de son image, son corps, son visage, sa célébrité, un produit. Tout se paie pour Vincent Gallo, ce qu'il fait, pour qui il joue, ce qu'il est : sur son site, toute personne du sexe féminin pour la modique somme de 50 000$ peut s'offrir une soirée avec lui. Et pour un million, acheter son sperme. Sans rire. Les articles vendus non sans de puissants arguments commerciaux et publicitaires vantant sa personne. Dont évidemment, il est l'auteur. Gallo l'homme objet, l'homme image, mais qui ne doit rien à personne, qui se prostitue parce que le contractuel dépend de lui, il pose ses conditions. Sa légende, il l'invente, studieusement, sans craindre rien ni personne, un jour se vantant d'être Républicain et louant George Bush, l'autre fustigeant les gays, la communauté portoricaine ou lançant qu'il n'est pas large d'esprit, mais que heureusement, ses œuvres le transcendent. Gallo, autoproclamé conservateur radical, sans qu'on sache débroussailler le vrai du faux, est, quoiqu'il en soit, un farouche individualiste, du genre poil à gratter. Paradoxal ? Peut-être, mais alors jusqu'à l'hyper cohérence de ses contradictions. Cette exigence du touche à tout s'accomplissant jusque dans l'éclatement parfois ultra éphémère de ses projets (combien de groupes a-t-il fondés puis quittés aussitôt).
I'am Vincent Gallo
Vincent Gallo c'est une gueule à tomber par terre, des yeux à faire chavirer tous les cœurs, une onde d'érotisme capillaire, une allure dingue et peaufinée au millimètre. Très vintage, pointue, toujours, son horizon esthétique arty demeure à jamais quelque part à la fin des seventies. Prétentieux, langue de pute, il sait appuyer là où ça fait mal, c'est un scanner. Aberrant, parfois, souvent, il renvoie à chacun et au monde ce qu'il est en assénant des vérités qui ne concerne que lui : sa haine des voyages, son allergie anti-France, anti-drogue, ses insultes envers
Harmony Korine - qu'il traite de « mini-nain pédé »-, ses vannes sur
Chloé Sévigny et son look de plouc très Connecticut. Gallo rime avec égo, les autres se doivent donc d'être à la hauteur, la sienne toujours, celle de sa propre exigence maniaque. Ce qui ne l'empêchera pas d'aligner les nanards au cinéma, pour le fric, à côté de noms prestigieux qu'il aime défendre et côtoyer. Car Gallo admire ceux qui se prétendent artistes. C'est ainsi, après avoir débuté dans divers films oubliés au milieu des 80's, ou une petite apparition dans
Les Affranchis (
Martin Scorsese, 1992), qu'on le découvrira chez
Kusturica dans son
Arizona Dream (1993). Puis, plus tard, chez
Claire Denis dans
US Go home (1994) et
Nénette et Boni (1996). Il sera désormais l'un des amis américains de la réalisatrice française, de ceux qu'on rend visite au milieu de la nuit, au moment où Gallo, sur un coup de tête, décide de refaire entièrement le parquet de son appartement newyorkais. New York justement, sa ville, Little Italy, son quartier, qu'il quittera pour Los Angeles, lassé, sinon dégoûté, de ce qu'est devenu la Big Apple. On le comprend. L.A est la ville idéale pour l'errance des cœurs solitaires. New York, it's over.
I, Vincent Gallo
Vincent Gallo, ami des artistes ? Pas si sûr. Solitaire, il demeure et restera, sa confiance, à personne il ne la donne, tel qu'il l'écrit dans son interview donnée à Anthony Kaufman. Cependant, Gallo aime s'entourer, comme avec son vieil ami décédé Johnny Ramone. Lui aussi, républicain, comme quoi le punk mène à tout. Les provocateurs trouvent naturellement grâce à ses yeux, y compris les imposteurs comme
Gaspar Noé, dont une série de clichés sont disponibles, à la vente, sur son site internet décidément très commercial. Heureusement, d'autres artistes, d'autres provocateurs, des vrais, tels que
Coppola (
Tetro, 2009) ou
Ferrara (
Nos funérailles, 1996), répondent également à ses exigences épuisantes. Gallo le cinéphile (une dizaine de milliers de vidéos qu'il bazardera en bougeant sur la côte ouest), le musicien (deux beaux albums mélancoliques signés chez Warp, et pas ailleurs), le lecteur (
Fante son auteur de chevet), ce sera surtout, avec une poignée de courts-métrages, deux films :
Buffalo '66 (1998) et
Brown Bunny (2003). Des films au cordeau, ozuesques, hyper cadrés, soignés, avec leur esthétique granuleuse échappée des 70's. une sensibilité délicate et prête à se briser, cette humeur mélancolique encore qui l'habite et contraste avec les propos de l'homme public à l'humour aride et acide.
Buffalo '66 et sa middle Amérique (d'où il est né), ses non-lieux, sa famille en vrai-faux miroir autobiographique, avec Gallo, au centre, pour ne rien laisser au hasard et porter un regard tendre, inédit, où ressurgissent quelques gueules cassées du passé :
Mickey Rourke,
Jan Michael Vincent,
Ben Gazzara.
Brown Bunny, photocopie délavée, vibrante et solitaire de
Macadam à deux voies, où Gallo erre sur la route, de filles en filles, pour finir dans un motel où
Chloé Sévigny lui taillera une pipe, non simulée, ce qui fera jaser ceux qui ne comprendront rien au film. Gallo s'excusera à Cannes comme un enfant déçu. Depuis, plus aucun projet derrière la caméra.
Vincent Gallo is Vincent Gallo
Vincent Gallo cinéaste, c'est deux films en souvenir d'une autre époque, deux parcours sentimentaux en quête de sincérité, deux lignes tracées dans l'intemporalité iconographique de l'Amérique. L'amour est chose compliquée pour lui, combien de conquêtes a-t-il laissé sortir leur mouchoirs ? Instable, égoïste, il piétine les cœurs, ne peut s'empêcher de blesser celles qu'il a séduites. Ses films autistes, à la fois charnels et graphiques, cherchent une authenticité tapie derrière les images. Ils veulent ressusciter une époque concomitante de sa jeunesse. Et surtout ils avancent, sans autre objectif que le souci d'un travail accompli, perfectionniste.
Brown Bunny, tourné seul, avec son propre matériel qu'il revendra plus sur ebay, en témoigne plus encore que
Buffalo '66 : Gallo est fidèle à sa propre logique, sa conception de l'artiste indépendant. Toute son œuvre est cohérente. Son égocentrisme exacerbé fait partie du projet Vincent Gallo, sa vie est son œuvre, sans que son œuvre soit nécessairement le reflet exact de sa vie. Car derrière l'absolue sincérité, demeure l'amour du jeu, l'excitation à renverser les idées reçues, le goût de déplaire sans nécessairement que ceci soit motivé par la seule volonté de créer un scandale. Le vrai, le faux, la réalité, la légende, peu importe, Gallo absorbe tout, il court-circuite. Sa franchise est aussi absolue que sa méchanceté, cette capacité à exprimer ses goûts ou dégoûts quand partout règne un moralisme de conventions perverses où plus personne ne dit ce qu'il pense. Peu, aujourd'hui, peuvent prétendre à une telle intégrité. Qu'il fascine ou agace, Gallo a définitivement bâti son image.