Peu de cinéastes comme Vincente Minnelli auront réussi à s'imposer à Hollywood avec une carrière aussi riche. Une trentaine de films et presque autant de chefs-d'œuvre, des trésors du cinéma américain, surtout parmi ses plus belles comédies musicales, les plus grandes et ambitieuses. Mais celles-ci ne représentent qu'une partie de son œuvre, autant dédiée à la comédie qu'au mélodrame avec des réussites inoubliables. Commençant sa carrière au théâtre où il est photographe, décorateur et metteur en scène jusqu'en 1940, il fait ses premiers pas au cinéma grâce au producteur Arthur Freed qui l'engage à la MGM, où il débute avec le musical
Un Petit coin aux cieux (1943) - deux ans avant son mariage avec l'actrice et chanteuse
Judy Garland, a qui il offrira parmi ses plus beaux rôles (
Le Chant du Missouri, 1944 ;
The Clock, 1945 ;
Le Pirate, 1948) Le musical va le révéler, ses films témoignant d'une stylisation méticuleuse et d'un sens rigoureux et fondamental de l'espace plutôt que du décor, parsemé pourtant de détails foisonnants. La luxuriance de ses décors matérialisera un monde d'artifice dans lesquels ses personnages se chercheront pour finir parfois par préférer le rêve à la réalité (
Brigadoon, 1954). Car chez Minnelli la réalité ne s'oppose pas à l'illusion, elle peut parfois devenir un refuge, un lieu pour fuir un monde inadéquat aux désirs des personnages. Comme le disait
Deleuze, chez Minnelli « il y a autant de mondes que d'images ».
Le fantasme et le rêve, l'inquiétude de l'être dans le monde et son inadéquation avec l'univers ; ses représentations : peintures, illusions, fantaisies, songes, souvenirs, théâtre, films, hypnose, autant de thèmes et de moyens pour explorer les rapports de l'homme avec son espace, lui-même et les autres. Mais si l'œuvre de Minnelli a ses pensées qui l'obsède, elle est aussi variée, passant de la comédie de mœurs (
Le Père de la mariée, 1950), à la comédie musicale nostalgique (
Le Chant du Missouri), romantique/initiatique (
Gigi, 1958) ou exotique :
Un Américain à Paris (1951), véritable lecture esthétique des écoles picturales françaises vu par un Américain. Que Minnelli adapte un classique (
Madame Bovary (1958) dans lequel , 1949) ou tourne un biopic (
La vie passionnée de Vincent Van Gogh, 1956), l'art reste une question existentielle et majeure. Même dans le cadre du cinéma et d'Hollywood qu'il explore avec noirceur dans
Les Ensorcelés (1952) où Kirk Douglas veut piéger les autres dans son rêve. Art encore et du mélodrame avec des œuvres inestimables telles que
Comme un torrent où
Frank Sinatra tente de résister au poids du passé, à son image. Tout le film repose sur cette tension : être autre chose que soi-même, que ce que les autres veulent faire de vous, que l'image qu'ils ont construit de vous à partir d'évènements partiels. Chaque personnage de
Comme un torrent est victime de son milieu, de son espace, des regards. Inoubliables encore
Mitchum et son monde automnal dans
Celui par qui le scandale arrive (1960), Richard Widmark et Lauren Bacall dans
La Toile d'araignée (1955), ou Deborah Kerr dans le délicat
Thé et sympathie (1956).
A côté d'un
Gene Kelly bondissant transformé en fantasme de
Judy Garland au milieu des couleurs chamarrées du
Pirate, l'œuvre de Minnelli a ainsi osé évoquer des questions plus graves comme le nazisme dans
Les quatre cavaliers de l'apocalypse (1962). Ce qui fait la puissance et la profondeur de Minnelli, capable de passer du monde du spectacle avec l'étourdissant et mythique
Tous en scène (1953), où
Fred Astaire et
Cyd Charisse culminent de beauté pour l'éternité, au thriller dans la tradition du film noir avec
Lame de fond (1946). Le style et les sujets changent mais reste cette question de l'être cherchant sa place, un lieu où habiter (
Brigadoon) ou à ne pas quitter (
Le Chant du Missouri), vacillant de peur devant l'invasion (
Une femme modèle, 1957) ou l'influence des autres (
Comme un torrent) et du passé. Ces grandes œuvres sentimentales, lumineuses et graves, Minnelli les a bâtit avec une passion visible à chaque plan malgré son respect à la tradition MGM. Une passion de celle qui vous sauve par des promesses d'éternité que seul le cinéma peut réaliser. Parmi tous les chefs-d'œuvre de Minnelli, il y en a peut-être un, davantage que
Brigadoon, qui pousse encore plus loin ce rapport consubstantiel entre la fiction et la réalité. C'est son dernier film Hollywoodien,
Melinda (1970) où
Yves Montand, psy, tombe amoureux d'une héroïne de fiction vivant dans l'esprit de
Barbara Streisand, sa patiente. Si la relation imaginaire se conclut malheureusement pas un échec,
Montand a le temps d'habiter cet espace impossible, de vivre les vies antérieures de Melinda dont il écoute le récit durant ses séances d'hypnose. Tomber amoureux de l'imaginaire, y faire sa place quand on est incapable de la trouver en ce monde, tel est le pari invraisemblable de certains Minnelli. Des films précieux que l'on garde comme des compagnons de cœur pour survivre à la banalité de la réalité.