Acteur dans plus de 150 films, réalisateur de plus d'une trentaine d'autres, Vittorio de Sica a eu une carrière prolifique, variée, inégale mais représentative de l'évolution du cinéma italien dont il était contemporain. Avant d'être l'un des noms les plus célèbres du néoréalisme italien avec
Roberto Rossellini,
Luchino Visconti,
Federico Fellini ou
Michelangelo Antonioni, De Sica commence par s'initier au théâtre alors qu'il vit avec sa famille à Rome où il étudie la comptabilité. Après une figuration dans un film muet quant il est encore adolescent,
L'Affaire Clemenceau (Alfredo de Antoni, 1917), il se fait embaucher comme figurant dans la compagnie de Tatiana Pavola en 1922, puis en 1925 dans celle d'Italia Almirante et enfin en 1927 dans la compagnie de Luigi Almirante, Sergio Tofano, et Giuditta Rissone, qui deviendra son épouse jusqu'en 1968. Après être passé dans les revues dirigées par Mario Mattoli au début des années trente, il obtient ses premiers succès et se fait connaître du public. Parallèlement à ses débuts sur les planches, il fait quelques apparitions au cinéma chez Mario Almirante dans
Beauty of the World (
La Belleza del mondo, 1926) et
Company and the Crazy (
La Compagnia del matti, 1928).
Sans arrêter sa carrière au théâtre à laquelle il restera fidèle jusqu'en 1949 (il jouera notamment pour
Luchino Visconti et Alessandro Blassetti), De Sica va rapidement devenir l'un des acteurs les plus célèbres des années trente en Italie. Il s'illustre alors très souvent dans des comédies sentimentales chez des réalisateurs pour qui il tourne régulièrement, entre autres : Mario Mattoli (
Questi Raggazi, 1937 ;
Il Trionfo dell'amore, 1938), Mario Camerini (
Les Hommes, quels mufles, 1932 ;
Je donnerai un million, 1935 ;
Grands magasins, 1939), Carlo Ludovico Bragaglia (
Ma femme et son détective, 1942),
Vittorio Cottafavi (
Il nostri sogni, 1943), ou encore Amleto Palermi qui lui donne parmi ses plus beaux rôles (
Partire, 1938 ;
Napoli d'altri tempi, Id ;
Le Due madri, Id ;
La Peccatrice, 1940). De Sica plaît au public, il est sympathique, plutôt doué, il pourrait s'en tenir à cette carrière de comédien. Il continuera par ailleurs de jouer dans plus d'une centaine de films, de l'après-guerre jusqu'au milieu des années soixante-dix, de Blasetti (
Heureuse époque, 1952), Ophuls (
Madame de..., 1953), Luigi Comencini (
Pain, amour et fantaisie, Id), Dino Risi (
Le Signe de venus, 1955), Charles Vidor (
L'Adieu aux armes, 1957),
Rossellini (
Le Général della Rovere, 1959),
Abel Gance (
Austerlitz, 1960), Corbucci (
The Two Marshals, 1961),
Autant-Lara (
Vive Henry IV...vive l'amour, 1961), en passant par
Losey (
Eva, 1962), Terence Young (
Les Aventures de Moll Flanders, 1965), jusqu'à Paul Morissey dans sa rigolote relecture crypto-marxiste de Dracula,
Du sang pour Dracula (1974), produite par [peopleAndy Warhol]Warhol[/people].
Du néoréalisme au renard
Mais De Sica a d'autres ambitions. En 1940 il passe pour la première fois derrière la caméra avec
Roses écarlates (co-réalisé par Giuseppe Amato). Ses débuts sont tâtonnants et plutôt inégaux, mais il progresse. Ainsi après la brillante comédie
Madeleine zéro de conduite, (Id),
Mademoiselle vendredi (1941) et
Un garibaldien au couvent (1942), il réalise son premier film important,
Les Enfants nous regardent (1944), tourné en plein durant la guerre. Le film amorce ce que sera le néoréalisme. C'est aussi la première collaboration entre De Sica et le scénariste Cesare Zavattini, que l'auteur retrouvera régulièrement jusqu'à la fin de sa carrière, signant ses chefs-d'œuvre néoréalistes. Après
La Porte du ciel (1945) qu'il signe pour éviter de partir en Allemagne, De Sica va s'attacher, comme son confrère
Rossellini, à cette Italie de l'après guerre tout en participant à la reconstruction du cinéma italien.
Sciuscia (1946), puis surtout
Le Voleur de bicyclette (1948),
Miracle à Milan (1951) et
Umberto D. (1952), du nom de son père, deviendront les œuvres révolutionnaires qui poseront les bases du néoréalisme. Cette réflexion immédiate du présent, cette compassion des laissés pour compte, du constant social minutieux et juste dans un monde en reconstruction, est alors sans précédent.
Sciuscia sera avec Ossessione (Luchino Visconti, 1943) l'œuvre qui fonde historiquement le mouvement. Plus encore,
Le Voleur de bicyclette touchera profondément le public avec plus d'empathie que
Rome ville ouverte : la dignité des personnages, ce refus du désespoir situé dans un espace quotidien à partir de péripéties en apparence banales, aura des échos dans toutes les couches du pays. De même qu'
Umberto D., peut-être son meilleur film durant cette période, laissera pointé l'humanisme propre à De Sica, un humanisme emprunt d'une certaine spiritualité où l'humour transforme le désespoir, le transcende pour mieux y survivre, comme une quête d'un monde sans injustice.
A partir de 1953 et
Station terminus, on a souvent considéré que la filmographie de De Sica a décliné. On retiendra d'ailleurs plutôt ses chefs-d'œuvre du néoréalisme alors qu'il a signé plus d'une vingtaine de films par la suite, et non des moins importants. En acceptant davantage de commandes on a pu croire que son œuvre était devenue moins personnelle. Pourtant sa filmographie est parsemée encore d'une longue série de titres qui ont montré sa variété, son talent, son regard, son humour, sa générosité, à la fois dans des œuvres qui tenteront de revenir à la veine néoréaliste (
Le Toit, 1956) qu'au drame (
Les Séquestrés d'Altona, 1962, une adaptation de Sartre) ou la comédie, notamment celles avec
Sophia Loren (
L'or de Naples, 1954 ;
Paysanne aux pieds nus, 1960 ;
Hier, aujourd'hui et demain, 1963 ;
Mariage à l'italienne, 1964). Probablement son actrice fétiche, à l'affiche de son dernier film,
Le voyage (1974), avec
Richard Burton . Inoubliables non plus, malgré leurs faiblesses,
Le Jugement dernier (1961),
Il boom (1963),
Un monde nouveau (1966),
Le Jardin des Finzi-Contini (1970), et surtout l'une de ses plus grandes comédies sous-estimées,
Le Renard s'évade à trois heures (1966), avec
Peter Sellers dans le rôle d'une improbable caricature de
Rossellini. De Sica s'amuse à torpiller le mouvement qu'il a participé à construire en racontant comment le tournage d'un film aux principes néoréalistes est le prétexte à un casse hilarant mené par cambrioleur fantasque. Génial, insolent, De Sica y avoue sans complaisance ni cynisme son véritable amour pour un cinéma bien loin de ses chefs-d'œuvre rentrés dans l'histoire du cinéma, alors que pourtant, c'est bien ce renard qui mériterait d'être au sommet.