Wes Craven s'est imposé dès le début des années 70 comme l'un des maîtres du cinéma d'horreur américain, ses premières œuvres au style très gore l'inscrivant dans une vaine réaliste traumatisée par la guerre du Vietnam et l'émergence d'une violence alors régulièrement médiatisée. Diplômé en lettres et psychologie, professeur de sciences humaines et de dramaturgie, il n'aborde le cinéma qu'à la fin des années 60 en intégrant une petite société de production où il devient vite assistant puis monteur sur des documentaires. Cette expérience restera longtemps chevillée au corps de son cinéma. Son premier film,
La Dernière maison sur la gauche (1972), produit avec trois fois rien et avec la complicité de Sean Cunningham (réalisateur de
Vendredi 13), en est le meilleur exemple : tourné dans l'intention complètement gratuite de réaliser le film « le plus violent et dégueulasse possible », Craven signe ici une œuvre limite et ultraviolente dans un style réaliste jouant des conventions du vraisemblable (un faux carton pour annoncer une histoire vraie). Le 16mm et ses effets documentaires renforcent alors l'effet nauséeux et accentue son propos ambigu tournant autour de l'enlèvement, du viol et du meurtre de deux adolescentes suivis de la vengeance de leurs parents. Réalisé sans arrières pensés, dans l'insouciance et l'irresponsabilité la plus totale, le style et le propos extrême du film provoquent alors un vrai scandale lorsqu'il est distribué en salles. Jugé immoral, abject, malsain, il ne tarde pas à se faire connaître pour sa réputation sulfureuse.
Cinq ans plus tard Craven poursuit son voyage en Amérique avec
La Colline a des yeux (1977), slasher fauché et glauque où une famille de vacanciers se fait poursuivre et trucider par une bande de dégénérés en plein désert. L'auteur dira s'être inspiré alors des documentaires sur le Vietnam et d'une histoire vraie d'une famille écossaise anthropophage. L'hyperréalisme, la pesanteur palpable d'un espace ouvert et piégé, la mise à mort d'une structure stable de l'Amérique (la famille), évoquent à nouveau cette représentation d'un pays déboussolé dans son rapport à la violence, non sans évoquer
Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hopper, 1974), sorti trois ans avant. Si le film fait son effet, il faut reconnaître que cette plongée au pays des freaks et autres psychopathes a du mal à survivre au poids des années. Craven lui donnera malgré tout une suite en 1985,
La Colline a des yeux 2, où là on est à la limite du regardable tant le film pâtît de son manque de moyens et de scènes franchement grotesques. Si l'auteur s'impose par ses visions cauchemardesques et nihilistes, véritables portraits d'une Amérique déshumanisée où les corps sont réduits à l'état de viande, il faudra attendre quelques années, après quelques essais comme
La Ferme de la terreur (1981) ou le film hommage raté
La Créature du marais (1982), pour qu'il puisse enfin livrer son premier chef d'œuvre,
Les Griffes de la nuit (1984).
No place to hide
Récompensé à Avoriaz, le film devient très vite un classique. Délaissant partiellement l'esthétique documentaire pour se tourner vers une mise en scène plus classique, Craven invente une créature onirique et terrifiante, Freddy Krueger, qui avec son visage brûlé et ses doigts bardés de lames, pourchasse ses proies dans leurs rêves, ultime refuge dont l'homme ne peut pas s'échapper. Véritable père fouettard cynique et machiavélique, son personnage fera vite l'objet de plusieurs suites (5) que Craven laissera aux soins de divers réalisateurs qui ne réussiront jamais à retrouver l'essence de l'original. Il le récupérera toutefois pour y mettre un point final en 1994 avec
Freddy sort de la nuit, à mi-chemin entre la private joke pour ses fans et l'essai post moderne où il imagine l'incursion de Freddy dans le quotidien. La saga démontre surtout cette affection inusable pour la perversité et les monstres, dont il se complait des crimes les plus horribles pour révéler au public sa fascination pour la violence. Sa carrière de tous temps inégale, il lui faut ensuite passer par les médiocres
L'Amie mortelle (1986),
L'emprise des ténèbres (1988) et divers projets pour la télévision avant de revenir aux manettes d'un film plus consistant et ambitieux,
Shocker (1989).
Quoique parfois peu crédité par ses fans ou la critique,
Shocker témoigne à nouveau de son intérêt pour les marges symptomatiques les plus immorales et leur manière de se reconfigurer en investissant l'imaginaire : ici un tueur en série se transforme en courant électrique après avoir survécu à sa mise à mort sur la chaise. En s'amusant à broder de petits jeux pervers et à faire de son héros une figure abstraite (une onde), que d'aucun ne voudrait voir et pourtant habite tout le monde, Craven construit de nouveaux schémas de propagation du mal où la présence angoissante du serial killer devient une peur commune et invisible, davantage fondée sur son fantasme que sa réalité. Il joue ainsi de l'inconscient collectif et de ses images, comme avec
Le Sous-sol de la peur (1991), autre succès modeste mais où il explore la contagion de l'horreur dans le réel en s'inspirant d'un fait divers sur un couple de parent ayant enfermé leurs enfants à la cave. Filmé dans une suburb banale, il introduit dans l'espace américain du home standardisé cette inquiétude souterraine de l'horreur surgissant des lieux normalisés. Chez Craven il n'y a nul endroit pour se cacher et ne pas affronter ses monstres, l'horreur (la réalité) doit être vue en face, sinon elle vous rattrape.
Scream : renaissance et décadence
En 1995 Craven sort de l'échec, sinon du four monumental, d'
Un Vampire à Brooklyn avec
Eddie Murphy. Alors qu'il travaille sur un remake de
La Maison du diable de Robert Wise, qu'il ne fera jamais, il reçoit via Miramax le script d'un jeune auteur, Kevin Williamson :
Scream (1996). Cette relecture post moderne du film d'horreur où les personnages passent leur temps à citer leurs classiques sortis à peine vingt ans plus tôt fait vite l'objet d'un culte. Tout en relançant le slasher (sinon le film d'horreur tout court), Craven donne un second souffle à sa carrière avec ces joyeux jeux de références pour cinéphiles déjà habitués aux clins d'œil de
Tarantino à qui le film doit beaucoup. C'est surtout la générosité, la modestie et l'extrême intelligence avec laquelle Craven conduit son scénario qui fera la qualité du film dont deux suites ne tardent pas à être mises en chantier :
Scream 2 (1997) et
Scream 3 (2000). Presque pédagogique dans son entreprise de distanciation,
Scream réussit à être une initiation au genre et à sa lecture théorique, un détourage/marquage de ses codes qui ne se refuse jamais le plaisir de les reproduire pour les remettre en scène et prouver leur efficacité. Le film réussira ainsi à réunir ses anciens détracteurs et ses fans, toute la critique se fédérera autour de lui (on se souvient de la couverture des Cahiers du cinéma). Autant dire que Craven a réalisé un coup de maître et largement participé à la reconnaissance tardive de tout un pan du cinéma. Et qu'étrangement, à la fois, il l'a un peu tué en le démystifiant.
Entre deux
Scream (2 et 3), comme pour respirer une autre brise, Craven s'essaie à un genre radicalement différent, un biopic muscial aux sonorités mélodramatiques,
La musique de mon coeur (1999) avec
Meryl Streep. Non parce que le public l'attendait ailleurs mais parce que le film s'avère d'un académisme suffocant et presque pompier, cette petite balade aux pays des larmes et au scénario convenu se plante vite et bien. Pourtant rattrapé par le succès (relatif) de
Scream 3 en salles, Craven prend alors son temps et ses distances avec les studios et ne revient derrière la caméra qu'en 2005 pour
Cursed avec
Christina Ricci en loup garou. Si le film a connu des déconvenues au tournage et au montage et ne ressemble pas à ce que l'auteur avait en tête, il est malgré tout difficile de trouver la moindre chose à laquelle s'accrocher pour y voir les germes d'un chef d'œuvre. Vacuité, clichés, ennui, platitude de la mise en scène, Craven semble revenir, avec une étrange constance, à ses films sans âme et fauchés qui parcourent sa carrière. Et ce n'est guère
Red eye / sous haute pression (2005), petit thriller en classe éco et en temps réel qu'il tourne dans la foulée qui semble le contredire. Surfant (assez mal) sur la série
24, le film arrive à peine à séduire par quelques rares éclats de mise en scène réussis où Craven est inspiré. N'ayant rien produit de très concluant durant les années 2000, il revient au film d'horreur en 2008 avec
25/8 (2009), où il semble retrouver un ptich digne de lui : l'histoire d'un serial killer revenant dans la ville de son enfance pour traquer sept enfants nés le même jour. Le croquemitaine ferait-il son come-back ?