Auteur phare du cinéma américain des années 70, William Friedkin commence à travailler à seize ans au service du courrier d'une télévision locale de Chicago. Un an plus tard il passe à la réalisation de divers programmes : directs, fictions dramatiques, musicals documentaires, notamment pédagogiques. Pendant une dizaine d'années il met ainsi en scène en tout près de 200 émissions, dont un épisode de la série
Alfred Hitchcock Hour,
Suspicion (1965). Il tourne son premier film pour le cinéma à 27 ans,
Good Times (1967), un musical médiocre conçu comme véhicule promotionnel pour le duo
Sonny and Cher. Il adapte ensuite trois pièces à succès :
L'Anniversaire (1968) d'
Harold Pinter avec Robert Shaw ; le burlesque
The Night They Raided Minsky's (Id) de
Rowland Barber avec Jason Robards ; puis
Les garçons de la bande de Mart Crowley (1970), un des premiers portraits sans fard et adulte de l'homosexualité à l'écran, adapté d'une pièce off Broadway. En 1971 Friedkin obtient son premier triomphe international avec son polar urbain nerveux au style réaliste,
French Connection. Le film remporte cinq Oscars dont celui de la mise en scène, il devient vite un classique et son auteur un cinéaste à suivre.
L'autre
Son cinéma sera alors celui de la réversibilité, du renversement des positions morales, d'une rencontre avec l'autre comme part aveugle de soi qu'on ose pas regarder en face. Son terrain de jeu favori, mais pas systématique, sera la ville, ses coins sombres, abandonnés, ses ruelles vides, ses terrains vagues, tout ce qui représente la part marginale des nouveaux paysages de son époque, ces reconfigurations urbaines nées du chaos démographique et économique. Face au genre, il aura une affection récurrente pour le film d'action, le polar, sous des formes dont il bouleverse sans cesse les règles, les géographies, la topologie ; et le fantastique, parfois dans son approche la plus littérale possible. C'est ainsi qu'après
French Connection, en plein pendant la crise morale américaine, on lui propose ce qui sera son autre grand succès commercial, peut-être le dernier de cet ampleur,
L'Exorciste (1973), où le diable vient habiter un corps de fillette, lui faisant proférer les insanités les plus odieuses. Cette image renvoie à l'Amérique sa propre monstruosité (locale et extérieure), le corps de la fillette n'est qu'un réceptacle d'une réalité ambiante où règne la dégénérescence et surtout la méconnaissance de l'autre. Comme l'écrit JB. Thoret, « à l'identification et la délimitation d'antan (...),
L'Exorciste oppose une menace diffuse et circulatoire, incapable de s'incarner dans une figure, de se donner un contour ». Toute la question du film étant « comment expulser l'étranger de l'intime » ? Tout ça étant par ailleurs relayé à une solide généalogie historique renvoyant le pays à ses racines.
Mais alors que le succès du film est total, que Friedkin semble capable de s'approprier chaque sujet, chaque genre, pour en livrer une vision personnelle, dense, contemporaine, il reste silencieux durant quatre ans pour revenir en 1977 avec
Le Convoi de la peur, un remake du
Salaire de la peur d'
Henri-Georges Clouzot. Malheureusement le film est un échec financier aux USA et en Europe. Pourtant, cette œuvre radicale est l'une des plus fortes de Friedkin, une lente plongée en enfer vers l'absurde où l'auteur préfère l'atmosphère anxiogène de la jungle au suspens, superposant un climat poisseux sur une toile d'araignée spatio-temporelle dans laquelle les personnages sont enfermés. Ce road movie suintant, définitif, presque nihiliste et totalement crépusculaire, est d'une force sourde, parfois hallucinée, mélangeant ultra réalisme et fantastique sur une même échelle. Un film où les personnages vont à l'extrême limite de soi, pour des raisons diverses convergeant vers l'appât du gain, que Friedkin traite d'une morale aux résonnances apocalyptiques. Après cet échec, l'auteur se lance dans
Têtes vides cherchent coffres pleins (1978), une comédie policière où il se livre à un brillant exercice de style montrant toute sa maitrise de la mise en scène. Puis il enchaîne sur
Cruising (
La Chasse, 1980), avec Al Pacino, jeune flic undercover traquant un serial killer dans le milieu gay sado maso. Ici, Friedkin revient à son sujet favori, la rencontre de soi, l'extériorisation puis l'intériorisation au fur et à mesure d'une lente mutation psychologique du personnage passant par un rapport au corps et au désir, trouble, marginal, à contre courant de son époque, ces résidus. Quoique souvent admiré, le film ne réussit pas toutefois à montrer complètement l'évolution du personnage, son cheminement intérieur. Les choses restent davantage suggérées, survolées ou intégrées au forceps dans le principe théorique du film.
Passage à vide puis renaissance
Friedkin pénètre alors dans les années 80 avec hésitation et des projets qui vont lentement l'éloigner du box office. Après une autre comédie plutôt ratée,
Le Coup du siècle (1983), il revient au polar violent et nerveux pour ce qui sera son meilleur film durant cette décennie,
Police fédérale, Los Angeles (1985), où il refait la poursuite culte de
French Connection mais sur une highway à contre sens. Il tente ensuite de revenir au fantastique avec
Le Sang du châtiment (1988) et
La Nurse (1990), sans convaincre. Tout en réalisant régulièrement quelques téléfilms ou épisodes de séries télés, il s'attaque ensuite à
Blue Chips (1994), une œuvre plus modeste autour du basket mais vite oubliée. De même,
Jade (1995), thriller érotique pathétiquement sulfureux, semble montrer que le réalisateur est en sérieuse perte de vitesse et qu'il a du mal à relancer sa carrière. Décidément en chute libre, il continue sa descente au purgatoire avec
L'Enfer du devoir (2000) où dans une même volonté de nihilisme incompris il tente de donner le beau rôle au promoteur de guerre et le mauvais aux défenseurs de la démocratie. Le manichéisme du film, son jeu sur le renversement des valeurs et sa fausse allure propagandiste lui vaudront les foudres de la critique. Plus personne n'ose alors miser sur lui.
Ce n'est que trois ans plus tard, avec l'époustouflant
Traqué (2003), que Friedkin se remet enfin en selle. Film à la fois moderne (l'histoire d'un super soldat traumatisé qui déraille), et plongeant dans des racines mythologiques, presque primitives,
Traqué est le récit d'une chasse à l'homme mise en scène avec une rigueur implacable. L'auteur montre ici le surgissement primaire de la violence dans un corps théoriquement formé à la gérer, il renvoie l'homme à sa part animal sans pourtant le défaire de sa conscience morale. Incroyable jeu de piste, de cache-cache, entre deux hommes en miroir (
Tommy Lee Jones et
Benicio Del Toro), où l'un va devoir tuer la bête qu'il a lui-même créée,
Traqué se révèle le meilleur film de Friedkin depuis une vingtaine d'années, faisant preuve d'une maîtrise et d'une ambition qui n'en restent pas moins modestes. Le succès critique et public aidant, l'auteur s'attaque ensuite à
Bug (2006), un huis clos adapté d'une pièce autour d'un couple plongeant dans la paranoïa et l'autodestruction. Le film est amplement salué par la critique qui y voit enfin le grand retour tant attendu de son auteur. On ne peut s'empêcher néanmoins d'y trouver une certaine lourdeur dans son propos, peu aidé par une mise en scène ultra significative et appuyée rendant son expérience presque désagréable. Le film renoue néanmoins avec les grands thèmes de cinéaste sur l'autre et l'Amérique. Friedkin revient ensuite à la télévision pour signer un épisode de la série
Les Experts en 2007.