Des hordes de zombies dopés aux amphétamines de
L'Armée des morts, aux viriles armées spartiates de
300, en passant par
Watchmen, l'adaptation du roman graphique culte d'
Alan Moore et David Gibbons, Zack Snyder s'est vite taillé une réputation d'auteur ambitieux et moderne. Les deux doigts dans la prise de la pop culture, il a réussi en trois films et quelques années, à s'imposer comme l'un des auteurs les mieux en contact avec un cinéma pour qui la technologie est un outil quotidien. Il fait partie de cette génération née avec
Star Wars et pour qui le cinéma est sans limite : la technique est au service de l'imaginaire, et l'informatique, ses images de synthèse, est le meilleur moyen de retranscrire les visions les plus folles. Il est l'auteur d'une œuvre composite qui, en dépit de la qualité discutable de ses films, propose des expériences spectaculaires d'un nouveau genre redistribuant les cartes de l'esthétique du cinéma. Passionné dès l'enfance par la photographie et le cinéma, il s'initie très tôt à la mise en scène avec une caméra super 8. Marqué par
Star Wars puis
Zombie de
Romero dont il fera plus tard le remake, Snyder se forme au Art Center College of Design de Pasadena avant d'entamer sa carrière de réalisateur dans la publicité et les clips vidéo. Durant les années 90, il signe ainsi divers spots pour Reebok, Nike, BMW ou UPS, et des clips pour
Morrissey et
Michael Jackson.
New Model Army
Mais Snyder se destine au cinéma. Ses pubs ayant attiré l'attention des studios, Columbia lui propose de travailler sur
S.W.A.T (2003), un film d'action inspiré d'une série télé des années 70. Hélas le projet tourne cours, Snyder et le studio ne s'entendent pas, la vision trop radicale du réalisateur n'étant pas trop à leur goût. Il est alors contacté par Spyglass Entertainement lui offrant de tourner l'adaptation de Mage, un comics de Matt Wagner publié chez Image. Mais le projet tombe à nouveau à l'eau. Coup de chance, on lui propose alors de tourner le remake de son film culte,
Zombie, qui deviendra chez nous
L'Armée des morts (2004). Le film, présenté en séance nocturne à Cannes, est un succès inattendu séduisant autant les amateurs de l'original que les néophytes. Snyder a su moderniser le film de Romero, il l'a boosté : ses zombies ne marchent plus au ralenti, ils courent à la vitesse d'un jaguar. Toute la mise en scène et le style du film se voyant alors remaniés : la dimension politique devient questionnement esthétique, nouveau rapport à l'image, sa plastique, ses textures. Il n'y a plus de rapport à une réalité et sa critique comme chez Romero, mais au cinéma, la télévision, pour créer une jouissance permanente et libératrice, explosive. Snyder se fondant dans le film de Romero pour le déplacer au présent en reprenant tout ce qui le sépare du passé jusqu'à aujourd'hui. Il délaisse la politique pour le spectacle, tout en reprenant les signes ou effets de notre modernité mettant en avant des différences.
Avec
L'armée des morts, Snyder signe un film nerveux, rythmé, efficace, s'adaptant à son époque, comme pour actualiser le film de Romero depuis sa forme même, dans laquelle il s'immerge pour mieux la customiser. A la quasi épure de l'orignal, Snyder préfère la profusion, l'excès, faire un film saturé où même les corps des héros deviennent presque aussi anonymes que leurs agresseurs. Le discours marxiste de Romero sur le consumérisme comme crépuscule apocalyptique n'est plus un contrepoint dialectique, il s'est dissout pour ne restituer chez Snyder qu'une articulation au cœur des images : ainsi plus de critique, mais simplement un film de survie dans un monde hostile où la photographie évoque celle des publicités. Les héros de Snyder n'arpentent plus la réalité, mais sa version revue par le cinéma ou la télévision, ils sont au cœur de notre modernité : et ceci dès le générique avec ses images vidéo et autres emprunts à CNN remplaçant l'esthétique documentaire de Romero. Snyder vient alors de donner un sérieux coup de boost au film d'horreur des années 2000 qui ne cessera depuis de revisiter ses classiques (
La Colline a des yeux,
Massacre à la tronçonneuse,
Vendredi 13, etc.). Il s'est aussi imposer au regard des studios, pour qui il devient un auteur de choix et à suivre, ainsi qu'auprès du public, qui voit en lui un réalisateur conscient du potentiel de cette pop culture longtemps mésestimée et devenue depuis une longue série de succès populaires.
300 Watchmen
Profitant de cette petite notoriété, Snyder se lance sur son second film, l'ambitieuse adaptation de
300 (2006), inspirée du roman graphique de
Frank Miller. Tourné avec un procédé identique à celui de
Sin City, vu un peu plus tôt, le film est entièrement réalisé en studio sur fond vert, sur lequel on plaque ensuite des images de synthèse. L'idée repose d'abord sur le principe de rester fidèle le plus possible au comics, de restituer ses couleurs, sa lumière, son ambiance, ses mouvements, bref tout son contenu formel ; et d'avoir la liberté de mettre en scène des situations invraisemblables permettant de fabriquer des images à la plastique inédite. Bourrin, viril, guerrier, discutable sur le fond comme sur la forme,
300 n'en demeure pas moins une expérience esthétique intrigante. Indiscutablement, le film est une grosse machine martiale et technophile laissant son spectateur hagard, sonné, entre hallucination et épuisement. On peut être écœuré devant tant d'héroïsme, trouver suspect cet éloge du surhomme, y voir une image déliquescente d'un occident triomphal. Mais demeurent ses moments purement graphiques : l'image est sculptée comme une matière, le fer, la pierre, les muscles, étant taillés à renfort de ralentis langoureux. Snyder façonne le pixel à l'image d'un forgeron esthète : jeux de vitesse, de mouvements, de trajectoires, dessinant chaque ligne, des capes des spartiates à une mer déchainée, pour repenser tout son film en termes de textures, à la fois purement plastique, figuratif, et temporel. Il anime les marbres en mélangeant leur pesanteur à l'apesanteur, l'onctuosité comme forgée par le fer d'une épée indestructible.
300 deviendra vite un succès au box office. Snyder se transformant alors instantanément en auteur visionnaire pour toute une génération de spectateurs soufflés par la puissance graphique du film. A peine le film a-t-il débarqué en salles, Snyder annonce son prochain projet, et ceci notamment durant un trailer de
300 où se glisse une image quasi subliminale : un personnage jetant vers la caméra un smiley taché de sang. Les amateurs comprendront vite de quoi il s'agit, c'est une image du cultissime roman graphique d'
Alan Moore et David Gibbons,
Watchmen. Nombreux seront alors ceux à monter sur leurs grands chevaux en criant au scandale :
Watchmen est réputé quasi inadaptable, trop dense, riche, difficile à synthétiser en un seul scénario. Pourtant Snyder relève le pari et se lance dans la production du film qui connaîtra brièvement quelques désagréments liés à un problème de droits. Il sortira enfin mondialement en mars 2009 et deviendra l'un des films les plus attendus de l'année, largement vendu par une série de trailers servant de solides amuse-gueules. Avec
Watchmen, Snyder semble avoir poussé encore plus loin ses ambitions esthético-numérique, se rapprochant à grands pas du film d'animation, dans lequel il se lance enfin avec
Guardians of Ga'Hoole (2010). Très convoité à attaché à de nombreux projets, il devrait tourner ensuite
Sucker Punch (2011), une version barrée d'
Alice aux pays des merveilles, ainsi qu'une sequel de
300 ou encore
Cobalt 60, entre autres. Nulle doute qu'on puisse compter sur lui à l'avenir.